vendredi 1 mai 2020

L’alcool dans les mondes musulmans

L’alcool dans les mondes musulmans : histoire, lieux, pratiques et politiques (XVe-XXIe siècle)

Appel à contributions 

Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée (Remmm 1-2022)

Proposé par Nessim ZNAIEN et Philippe BOURMAUD


Dans la lignée de certains travaux récents et dans le cadre d’une historiographie des drinking studies en pleine essor, il s’agit ici d’étudier les boissons alcoolisées au prisme des normativités multiples qui s’y sont attachées à mesure que les processus modernes et contemporains de mondialisation se sont faits sentir dans les mondes musulmans. L’originalité de ce projet consiste à tenter de confronter dans un même ensemble l’origine et la fonction de ces normes liées à l’alcool à plusieurs époques, depuis l’époque classique jusqu’à l’époque contemporaine. Nous faisons ainsi commencer notre réflexion à partir du XVe siècle, où la constitution de l’Empire ottoman peut produire des nouvelles formes d’administration, et la constitution de nouvelles élites. Nous adopterons la conception la plus large possible des « mondes musulmans », permettant d’interroger différentes branches de l’islam (sunnisme, chiisme), différents cadres géographiques (Méditerranée, Moyen-Orient, Extrême Asie, Péninsule arabique) et différents contextes (islam majoritaire, islam de diaspora), afin d’enrichir l’analyse.


Argumentaire

Souvent perçu dans cette région, pour reprendre le mot de Fernand Braudel, comme un « voyageur clandestin infatigable », l’alcool fait régulièrement l’actualité dans les sociétés du nord de l’Afrique et du Moyen-Orient, sous la forme de vagues de prohibition, ou d’affaires d’empoisonnement au méthanol. Pour autant, la littérature scientifique sur le monde arabe et musulman s’est relativement peu penchée sur cet objet, comme si le préjugé faisant des musulmans des individus nécessairement abstinents avait freiné le processus de recherche sur la question. Un décalage flagrant existe entre la recherche sur les débuts et la période classique de l’islam, bien étudiés de ce point de vue, et les périodes plus récentes, depuis l’avènement des Ottomans et des Safavides en particulier. La recherche s’est attachée en particulier à la construction subjective, ressentie de l’alcool, présente aussi bien en littérature (et dans ce cas souvent comme un éloge du boire) que dans les disciplines juridiques où la norme réprouvant la consommation de boissons alcoolisées est l’objet d’un processus constitutif très progressif et jamais pleinement consensuel.

Dans la lignée de certains travaux récents (comme ceux d’Omar Foda ou encore François Georgeon), et dans le cadre d’une historiographie des drinking studies en pleine essor (avec les récentes synthèses d’histoire mondiale de l’alcool de Hames Gina d’une part, et Kim Anderson et Vicente Pinilla d’autre part) , il s’agit ici d’étudier les boissons alcoolisées au prisme des normativités multiples qui s’y sont attachées à mesure que les processus modernes et contemporains de mondialisation se sont faits sentir dans les mondes musulmans. L’originalité de ce projet consiste à tenter de confronter dans un même ensemble l’origine et la fonction de ces normes liées à l’alcool à plusieurs époques, depuis l’époque classique jusqu’à l’époque contemporaine. Nous faisons ainsi commencer notre réflexion à partir du XVe siècle, où la constitution de l’Empire ottoman peut produire des nouvelles formes d’administration, et la constitution de nouvelles élites. Nous adopterons la conception la plus large possible des « mondes musulmans », permettant d’interroger différentes branches de l’Islam (sunnisme, chiisme), différents cadres géographiques (Méditerranée, Moyen-Orient, Extrême Asie, Péninsule arabique) et différents contextes (islam majoritaire, islam de diaspora), afin d’enrichir l’analyse.

Les normativités dont il s’agit sont d’abord celle du religieux, relativement incontournable pour l’analyse des consommations d’alcool dans le monde arabe et musulman. Il ne s’agit pas de considérer les effets d’une prohibition exclusivement inhérente à l’islam, mais d’examiner comment les normes islamiques s’articulent et se confrontent à des pratiques normatives plus ou moins strictes et des manières de concevoir les politiques publiques également perméables à d’autres enjeux comme la géopolitique ou les circulations commerciales.

L’alcool est un outil qui produit et perpétue des formes changeantes de domination et de dépendance, en même temps qu’il est la clé de régulations sociales multiples. Par normativités ou normes, nous entendons le triple sens d’instrument de coercition, de l’état de l’habitude, et enfin de phénomène de standardisation des produits (normes alimentaires). Il s’agira d’étudier la construction de normes alimentaires autour de l’alcool, dans la perspective d’une co-construction entre différents groupes et non simplement comme le résultat d’une décision « vue d’en haut ». Plusieurs thématiques nous permettront de tenter d’articuler une réflexion interdisciplinaire autour de l'alcool.

L’histoire des normes

Nous proposons d’interroger la recomposition des normes liées à la consommation d'alcool, sous l’effet des processus migratoires, du phénomène de mondialisation marchande à partir du Moyen-Âge, et de contacts appuyés entre des sociétés musulmanes, chrétiennes et juives. Les problématiques de consommation d’alcool permettent de mettre en lumière cette diversité de situation, notamment juridique entre les différentes confessions et communautés, de ces sociétés. Tour à tour pourchassées par le pouvoir, ou laissées à une certaine permissivité selon les périodes, les boissons alcoolisées semblent être le marqueur de mouvements religieux, des contextes politiques ou des enjeux sociaux.

Il vaut la peine de s’interroger sur la fonction et les pratiques des entrepreneurs de morale, les buveurs, et d’une manière générale les catégories d’acteurs impliqués dans la mise en œuvre des normes. La consommation des boissons alcoolisées peut servir d’argument pour construire ou déconstruire des réputations de notables dans les sociétés médiévales et modernes. Nous proposons également d’interroger les périodisations des mutations des systèmes normatifs consacrées par l’historiographie, telles que le règne du sultan ottoman Mahmoud II (1808-1839), dont le successeur vida la cave dans le Bosphore, ou les colonisations successives à partir de 1830. Ainsi que l’a montré François Georgeon, boire devient une marque de la modernité pour certaines élites de la Turquie ottomane. Cependant, tous les notables et tous les fonctionnaires ne deviennent pas buveurs, et la boisson n’est pas nécessairement liée à une perception globale des réformes et du rapport à l’Europe. Régulièrement vitrine de l’entreprise coloniale (Algérie, Tunisie, Liban) aux XIXe et XXe siècles, la promotion de boissons « locales » comme certains vins, ou alcools forts, est quant à elle mise au service de l’économie et du roman national de certains États indépendants souhaitant afficher leur ouverture culturelle et leur capacité à accepter toutes les pratiques de consommation (Tunisie, Egypte). Pour autant, de nombreux chefs d’État indépendants ont souhaité mettre en avant leur sobriété, comme pour mieux rompre avec l’élément européen (Khadafi). Ni la colonisation, ni la modernisation, ni la décolonisation ne constituent des ruptures absolues. Nous encourageons les propositions dont le cadre chronologique porte interrogation sur ces périodisations admises.

Les dimensions de la mémoire et du patrimoine seront, elles aussi, à prendre en compte. De quelle manière sont prises en compte les périodes de permissivité ou au contraire de prohibition, liées aux périodes anté-islamiques ou islamiques, dans les mémoires et les imaginaires des sociétés contemporaines ? Ainsi les questions de la « modernité » ou de l’attachement à des « traditions » renvoient toujours à des passés fantasmés mais facteurs de légitimités pour des discours contemporains Mais la question du patrimoine ne renvoie pas seulement à l’art de la question. Elle fait également échos aux savoirs concernant les techniques de fabrication de l’alcool, la transmission de ceux-ci et leurs appropriations par les différents acteurs selon les époques.


Les lieux du boire

Les lieux du boire renvoient à la dichotomie entre espace public et espace privé. En étudiant la place de l’alcool dans l’espace public, on mettra en lumière sa dimension marginale, ou clandestine, ou au contraire ostentatoire dans les lieux les plus permissifs. Il s’agit également d’interroger par cette problématique l’accès des individus à l’espace public, notamment concernant les femmes. Si l’accès à l’espace privé est régulièrement plus difficile, pour des raisons de source, il sera pertinent d’interroger a minima les représentations autour des consommations dans cette sphère et la construction d’une dichotomie public/privé au sein des sociétés musulmanes.

Cette question de la distribution des normes selon les espaces cristallise les différentes souverainetés administratives à l’œuvre, entre échelon local, régional, étatique ou international, dans la gestion quotidienne des pratiques de consommation. À une échelle plus globale, les lieux du boire renvoient aussi aux représentations et aux espaces vécus associés à des États jugés plus permissifs ou au contraire plus prescripteurs, et aux liens que ces États entretiennent entre eux sur cette question. Ces lieux peuvent être mouvants, et c’est au sein de cette réflexion que nous pourrons interroger les influences des processus migratoires sur les géographies de consommations, notamment par l’empreinte que les diasporas peuvent provoquer sur les pratiques de consommation d’alcool.

Les pratiques du boire

Les pratiques du boire interrogent quant à elles la sociabilité et le développement des liens entre les individus, selon les valeurs attribuées à la boisson, le genre, les classes sociales ainsi que les moments de cette consommation (consommation nocturne/diurne par exemple). Une attention particulière sera portée à l’intégration des pratiques de consommation d'alcool au sein de rituels religieux, notamment de communautés soufies ou au sein de certaines sectes de l’islam. Ces pratiques du boire interrogent plus généralement une histoire du goût et des sensibilités, qui va au-delà de l’utilisation utilitariste et d’une boisson pour une pratique cultuelle

Enfin, il s’agira de déterminer dans quelle mesure la consommation, la vente ou la production d'alcool s’avèrent être au centre de certaines politiques publiques spécifiques, associées à des enjeux religieux (en lien, par exemple, avec la Nahda (réveil) ou le réformisme islamique d’un Afghani et d’un Rida), sanitaires (lutte contre les intoxications liées aux alcools frelatés, lutte contre l'alcoolisme ou certaines maladies cardio-vasculaires), économiques (politiques de taxation ou au contraire de libéralisation de certaines activités de production ou de commerce d’alcool) ou politiques (prohibition ou permissivité liées à des enjeux de contrôle public, ou de sécurité routière).

Nous invitons en particulier les contributions examinant les effets de la « scientisation » des discours publics et de « l’expertisation » des politiques publiques en la matière. Dans le cas où l’alcool ne serait pas au centre de ces politiques, il s’agira de se demander si le tabou associé à l’alcool impose d'autres modes d’action publique plus détournés ou indirects, qu’il s’agirait de préciser.


Calendrier

Les propositions d’article (4000 signes maximum), accompagnées d’une courte notice biographique, sont à envoyer
avant le 1er septembre 2020

à Nessim ZNAIEN nessimznaien@yahoo.fr

Les auteurs seront contactés au cours du mois suivant. Les articles, rédigés en français ou en anglais et d’un volume maximal de 45000 signes, doivent être soumis au plus tard le 1er Avril 2021.

Pour plus d’informations concernant les règles de rédaction et le processus éditorial, voir ici.

Comité scientifique de la revue
Fariba Adelkhah (Ceri/Paris),
Denise Aigle (Ephe Islam médiéval/Paris),
Sohbi Bouderbala (Ifao/Le Caire),
Thierry Boissière (Gremmo/Lyon),
Olivier Bouquet (Université Nice-Sophia Antipolis/Nice),
Myriam Catusse (Iremam/Aix-en-Provence),
Jocelyne Dakhlia (Ehess-Iismm/Paris),
Stéphane Dudoignon (Cetobac/Paris),
Iman Farag (sociologue du politique et chercheuse indépendante/Le Caire),
Andrée Feillard (Case/Paris),
Masashi Haneda (Center of Oriental studies, Todei University/Tokyo),
James Mac Dougall (Université d’Oxford/Oxford),
Éric Gobe (Centre Jacques Berque/Rabat),
Élisabeth Longuenesse (Ifpo/Beyrouth),
Élise Massicard (Ifea/Istanbul),
Sabrina Mervin (Ceifr/Paris),
Arietta Papaconstantinou (Université de Reading/Reading),
Hassan Rachik (Faculté des Sciences Juridiques, économiques et Sociales de l’Université Hassan II/Casablanca),
Christian Julien Robin (Laboratoire d’études sémitiques anciennes/Paris),
Vincent Romani (Université du Québec/Montréal),
Ahmed Skounti (Institut national des sciences de l'archéologie et du patrimoine/Rabat),
Dominique Valerian (Université Lumière-Lyon 2 – Ciham/Lyon),
Jean-Pierre Van Staëvel (Université de Paris 4/Paris),
Éric Verdeil (Environnement, ville, société/Lyon),
Mercedes Volait (InVisu, Cnrs/Inha/Paris)

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