Aux comptoirs de la santé : travail, professions, régulations et transformations de la pharmacie d’officine au regard des sciences humaines et sociales
Appel à communications
En France, les évolutions professionnelles et juridiques qui ont marqué la pharmacie d’officine au cours de la dernière décennie ont suscité un intérêt croissant chez les chercheuses et les chercheurs en sciences sociales. Cette journée d’étude propose de réunir les travaux portant, de près ou de loin, sur l’officine afin de saisir les enjeux liés à la pharmacie et aux professionnel·les d’officine. Pour ce faire, la journée d’étude ambitionne de faire dialoguer des approches et des méthodes issues de différentes disciplines.
En 1999, l’instauration du droit de substitution des médicaments génériques a contribué à renégocier la place des pharmacien·nes d’officine à l’interface entre médecins, patient·es, Assurance maladie et industrie pharmaceutique (Nouguez, 2017). Les travaux de SHS consacrés à l’officine se sont intéressés aux tensions entre logiques sanitaires et marchandes, entre patientèle et clientèle (Aïach, 1992 ; Fournier et Lomba, 2007, 2014), et à la façon dont elles se traduisent en termes d’identités, de normes et de rôles chez les pharmacien·nes (Barraud de Lagerie, 2011 ; Reyes, 2015 ; Hibbert et al., 2002). La journée d’étude a vocation à approfondir ces analyses à la lumière des transformations récentes du secteur.
Depuis la crise sanitaire de la Covid-19, plusieurs réformes se sont succédées et ont renforcé les missions de service public assurées par les pharmacies d’officine : vaccination, dépistages (TROD angine et cystite) et entretiens pharmaceutiques. L’introduction de ces nouvelles missions a transformé les pratiques et les conditions économiques de l’exercice officinal.
La structuration des officines sur le territoire national a également évolué, marquée par une diminution du nombre d’officines (Igas, 2026), liée à l’absence de reprise de certaines pharmacies en zone rurale et au regroupement de structures peu rentables dans les zones urbaines denses. Si le maillage officinal demeure globalement dense, historiquement préservé par la réglementation de son implantation, ces fermetures interrogent l’accessibilité effective aux médicaments, notamment en zone rurale, pour les personnes âgées, à mobilité réduite ou dépourvues de moyens de transport. Cette recomposition du secteur s’accompagne aussi du développement de groupements qui mutualisent les achats, les services et certaines fonctions comme le marketing, l’agencement, la communication ou la mesure de l’activité.
Parallèlement à ce renforcement de leur rôle dans le système de santé, les pharmacies d’officine connaissent des transformations économiques qui témoignent de l’importance des logiques commerciales et financières dans ce secteur. En effet, si la vente de médicaments remboursés demeure au coeur de leur activité et représente toujours l’essentiel de leur chiffre d’affaires (Arnold, 2025), le développement du marché des médicaments non remboursés, de la parapharmacie ou de la cosmétique constitue un autre levier de leur modèle économique (Cour des comptes, 2025), particulièrement pour les grandes officines urbaines qui développent des stratégies commerciales empruntant parfois aux méthodes de la grande distribution (Samarcq, 2025). Plus récemment, la financiarisation du secteur, à travers l’intervention de fonds d’investissement dans le financement des officines ou au capital de certains groupements, soulève de nouvelles interrogations sur l’indépendance professionnelle des pharmacien·nes et sur l’influence des impératifs de rentabilité sur leur activité (Cour des comptes, 2025). Ces transformations invitent ainsi à interroger l’articulation, parfois conflictuelle, entre les missions de santé publique des officines et leur inscription dans des logiques marchandes et financières.
Se saisir de ces évolutions comme objets d’étude en SHS permet de chausser des lunettes grossissantes pour saisir la libéralisation des services de santé en train de se faire en France. La comparaison internationale est particulièrement heuristique pour étudier cette question, surtout lorsqu’elle porte sur des pays engagés plus tôt dans cette voie, comme le Royaume-Uni (Edmunds et Calnan, 2001 ; McDonald et al., 2010 ; Butler et al., 2026) ou la Belgique (Chabanet et al., 2020, 2022).
Les propositions de communication pourront s’inscrire dans l’un des quatre axes thématiques présentés ci-dessous et relever de disciplines variées (sociologie, science politique, anthropologie, géographie, économie, histoire, santé publique, etc.)
Axe 1. À l’échelle de l’officine
Les officines sont des entreprises au sein desquelles se côtoient plusieurs statuts professionnels, hiérarchisés par le capital culturel (niveau de diplôme) et par le capital économique (détention de l’entreprise et revenus). Au comptoir se trouvent des pharmacien·nes titulaires, des adjoint·es, des étudiant·es, des préparateur·ices et des vendeur·ses spécialisé·es. Cet axe propose donc d’examiner plus en détail la division du travail au sein de l’officine et d’en analyser les dynamiques à l’aune des rapports de genre, de classe et de race. Pour qui, pour quelles pathologies, pour quelles « missions » et dans quelles conditions le temps du conseil est-il pris ?
En ce sens, il s’agit d’étudier les effets des nouvelles missions sur les rôles professionnels et sur les interactions avec les usager·es, qu’iels soient client·es ou patient·es. Les contributions pourront également s’intéresser aux trajectoires sociales des professionnel·les de l’officine. Leur étude permettrait non seulement de mieux comprendre comment on devient pharmacien·ne ou préparateur·ice, mais aussi de rendre compte des écarts de pratiques d’une officine à l’autre. Qu’est-ce qui se joue au comptoir d’une petite officine de village ou d’une grande pharmacie de centre commercial ?
Axe 2. Le médicament : produits de santé et circulation
La pharmacie constitue un espace où circule une grande diversité de produits, dont les statuts, les usages et les modalités d’accès diffèrent fortement. Des vaccins aux compléments alimentaires, en passant par les médicaments vétérinaires, ces produits constituent des cas d’étude permettant d’observer les coopérations, négociations et tensions qui entourent leur prescription, leur délivrance, leur administration ou leur usage. La circulation de ces produits participe à la redéfinition des frontières et des prérogatives entre les différentes professions de santé. Il s’agit alors d’étudier les formes concrètes de coordination et l’évolution de la division du travail entre pharmacien·nes, médecins, infirmier·es ou vétérinaires.
L’attention portée aux produits invite alors à questionner les frontières, parfois incertaines ou disputées, entre soin, prévention, bien-être et esthétique. Ces catégories ne renvoient pas seulement à des statuts réglementaires : elles sont produites et négociées dans les pratiques de délivrance. En effet, si l’ordonnance encadre l’accès à certains médicaments et dispositifs, une part importante des produits disponibles en pharmacie est accessible sans prescription et peut faire l’objet d’une demande directe, d’un conseil ou d’une négociation au comptoir. Les contributions pourront ainsi s’intéresser à la manière dont certains produits entrent dans le domaine du soin ou en sortent, aux représentations qui leur sont associées, à la coexistence de logiques sanitaires et marchandes ou encore aux effets de la diversification des circuits d’accès aux produits de santé (parapharmacie d’hypermarché, épiceries bio, plateformes numériques, etc.).
Axe 3. Un modèle négocié : maillage et (dé)régulation
Les officines sont prises dans de multiples rapports de force entre représentant·es de la profession (Ordre et syndicats), État, industriels et investisseurs. Citons, à titre d’exemple, les campagnes de l’enseigne E.Leclerc pour obtenir l’autorisation de vendre des médicaments non soumis à prescription ou les négociations autour de la vente en ligne.
Certaines nouvelles missions, comme les TROD angine et cystite, les vaccinations, les renouvellements d’ordonnances et les bilans pharmaceutiques, fragilisent par ailleurs le principe de séparation entre prescription et délivrance. Cet axe invite donc à se pencher sur la (dé)régulation de ce secteur du marché de la santé, sur les stratégies des différents acteurs et sur le déploiement des rapports de force dans lesquels ils sont pris.
L’évolution des modèles économiques peut également affecter un maillage territorial envisagé comme une ressource face à la désertification médicale. Les syndicats de pharmacien·nes mettent en avant la baisse du nombre d’officines, mais l’augmentation de leur taille moyenne traduit aussi une concentration du réseau. Le secteur est en outre touché par une financiarisation à bas bruit, opérée par des fonds d’investissement qui contournent les règles encadrant l’entrée au capital des officines (Cour des comptes, 2025). Les contributions pourront par exemple se pencher sur les fusions réalisées au nom d’économies d’échelle, sur la diminution du flux d’ordonnances dans les zones privées de médecins généralistes ou encore sur la concurrence exercée par des officines de grande taille soutenues par des investisseurs.
Axe 4. Environnements techniques, numériques et écologiques
Ce dernier axe invite à interroger les transformations de l’officine au regard de ses environnements techniques et numériques ainsi que de ses flux de produits, de matières et de déchets.
Le travail en officine est reconfiguré par la dématérialisation de nombreux documents (ordonnances, factures, dossiers patient·es) et par l’essor de plateformes de communication (téléconsultation, messageries sécurisées, dossier médical partagé). La diffusion de ces technologies invite à examiner la manière dont elles modifient à la fois les métiers de l’officine et les relations avec les patient·es et les autres professionnel·les de santé. La numérisation de l’activité soulève en outre des questions relatives à la circulation, à la protection et aux usages des données de santé, ainsi qu’au contrôle économique des logiciels et infrastructures devenus indispensables à l’exercice.
Les robots de dispensation et les logiciels de gestion officinale ont quant à eux facilité la délivrance, la gestion des stocks et la traçabilité des produits. Mais ces technologies contribuent aussi à encadrer et à standardiser les pratiques professionnelles, en imposant des procédures et des catégories prédéfinies qui peuvent restreindre les marges de manoeuvre des pharmacien·nes, voire faire obstacle à certaines pratiques, comme la délivrance de médicaments à l’unité.
Il s’agit également de replacer l’officine à l’articulation des santés humaine, animale et environnementale, notamment dans une perspective « One Health ». L’officine constitue en effet un maillon de la gestion des effets environnementaux du médicament. La collecte des produits non utilisés ou périmés, le traitement des déchets liés à leur consommation ou la présence de résidus médicamenteux dans l’environnement soulèvent des enjeux écologiques auxquels les pharmacies participent à des degrés divers. Ces questions rejoignent enfin les débats sur la lutte contre le gaspillage, dans un contexte de pénuries de médicaments.
Modalités de soumission
La journée d’étude se tiendra le 4 mai 2027 au 59-61 rue Pouchet, 75017 Paris.
Les propositions de communication sont à envoyer au plus tard le 16 novembre 2026 à l’adresse : sociofficine@proton.me
Elles mentionneront les nom et prénom, pronom, discipline, statut, institution de rattachement et adresse électronique des communicant·es. Elles comporteront ensuite, en 2 500 signes maximum (espaces compris), un titre, une présentation des matériaux mobilisés et un résumé des enjeux abordés. Une attention particulière sera portée aux recherches empiriques, qu’elles reposent sur des enquêtes ethnographiques ou sur l’analyse d’archives ou de données chiffrées, mais les contributions plus théoriques sont également bienvenues. Les réponses seront communiquées fin décembre 2026 ou début janvier 2027.
Comité d’organisation
Matthieu Albouy
Stéphane Bouvier
Joséphine Eberhart
Paul Guille-Escuret
Léontine Latteux Hartmann
Bibliographie
Aïach, P. (1992). Une profession conflictuelle : la pharmacie d’officine. Dans D. Fassin et P. Aïach (dir.), Sociologie des professions de santé. Éditions de l’Espace européen.
Arnold, C. (2025). Le revenu des pharmaciens redynamisé pendant les années de crise sanitaire. Insee Première, (2036).
Barraud de Lagerie, P. (2011). Entre rationalité économique, normes professionnelles et interdépendances organisationnelles : les pharmaciens d’officine face à la demande de « dépannage ». Dans Sociologie de l’action organisée (p. 175-198). De Boeck Supérieur.
Butler, P., Walele, A., Parker, S., & Solomon, J. (2026). From apothecary to ‘McPharmacist’? Skills utilisation amongst community pharmacists in England. Economic and Industrial Democracy, 47(2), 527-549.
Chabanet, D., Coissard, S., & Weppe, X. (2020). Les stratégies d’adaptation des pharmacies d’officine face à la concurrence des « supermarchés du médicament ». Le cas de la Belgique. Annales des Mines – Gérer & comprendre, 142(4), 3-15.
Chabanet, D., Coissard, S., Weppe, X., & Bichon, S. (2022). Santé, business et tradition : les pharmaciens d’officine à la croisée des chemins (le cas de la Belgique, de la France et de l’Italie). Question(s) de management, 40(3), 13-24.
Cour des comptes. (2025). Les pharmacies d’officine : un modèle en mutation [Rapport sur l’application des lois de financement de la sécurité sociale].
Edmunds, J., & Calnan, M. W. (2001). The reprofessionalisation of community pharmacy? An exploration of attitudes to extended roles for community pharmacists amongst pharmacists and General Practitioners in the United Kingdom. Social Science & Medicine, 53(7), 943-955.
Fournier, P., & Lomba, C. (2007). Petit commerce, grande dépendance : les pharmacies entre pouvoirs publics et industriels. Revue française des affaires sociales, (3), 211-231.
Fournier, P., & Lomba, C. (2014). Les pharmacies : un petit commerce sous influences. Dans Les travailleurs du médicament (p. 275-298). Érès.
Hibbert, D., Bissell, P., & Ward, P. R. (2002). Consumerism and professional work in the community pharmacy. Sociology of Health & Illness, 24(1), 46-65.
Inspection générale des affaires sociales [Igas]. (2026). La chaîne de distribution pharmaceutique. https://igas.gouv.fr/la-chaine-de-distribution-pharmaceutique
McDonald, R., Cheraghi-Sohi, S., Sanders, C., & Ashcroft, D. (2010). Professional status in a changing world: the case of medicines use reviews in English community pharmacy. Social Science & Medicine, 71(3), 451-458.
Nouguez, É. (2017). Des médicaments à tout prix. Sociologie des génériques en France. Presses de Sciences Po.
Reyes, G. (2015). Identité professionnelle du pharmacien et design organisationnel de la pharmacie. Revue française de gestion, 248(3), 77-92.
Samarcq, B. (2025). La financiarisation des pharmacies : comment les fonds d’investissement et les groupements accélèrent la transformation du modèle officinal. Xerfi.

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