samedi 4 juillet 2026

Collections techniques et scientifiques orphelines, réévaluées et perdues

Collections techniques et scientifiques orphelines, réévaluées, perdues des musées publics et privés

 

Appel à communications



8 et 9 décembre 2026, Musée des Arts et Métiers-Cnam, 60 rue Réaumur, 75003 Paris


Contexte : un patrimoine en tension

Les fermetures de musées, qu’elles soient partielles ou totales, ne sont plus des événements exceptionnels, mais bien une tendance lourde qui interroge la place des collections scientifiques et techniques dans le paysage culturel contemporain. Selon l’enquête « Musées de France 2024 », menée par le Service des Musées de France (SMF) et le Département des études, de la prospective, des statistiques et de la documentation (DEPS-DOC) du ministère de la Culture, 44 % des musées étaient fermés partiellement (31 %) ou totalement (13 %) en 2023 (p. 13). Ce chiffre, déjà alarmant, sous-estime la réalité : il exclut en effet les institutions dont les collections, mises en caisses depuis des années, n’ont plus d’espoir de réouverture et ne répondent donc plus aux enquêtes. Pourtant, 48 % des musées ayant participé à cette étude déclarent conserver des collections dominées par les sciences ou les techniques (archéologie, ethnologie, industrie, sciences de la nature, etc.) (p. 27) [1]. Comment expliquer ce paradoxe entre l’importance quantitative de ces collections et leur fragilité institutionnelle ?

La réponse tient en partie à des facteurs structurels. Les collectivités territoriales, qui gèrent environ 65 % des musées tous statuts confondus, sont souvent contraintes de faire porter l’effort budgétaire sur des équipements dont l’utilité économique immédiate n’est pas évidente. Les musées scientifiques et techniques, dont la fréquentation est parfois en baisse, deviennent alors des variables d’ajustement. Mais cette explication, si elle est réelle, est insuffisante. Comme le soulignaient déjà Marie-Sophie Corcy et Christiane Demeulenaere-Douyère dans Artefact (n° 5, 2016), « l’imprescriptibilité et l’inaliénabilité confèrent un statut juridique aux collections publiques, mais ne les préservent pas de leur ‘mise en caisses’ » [2]. Les collections, soumises aux vicissitudes des politiques culturelles, des restructurations institutionnelles et des financements publics, restent fragiles, d’autant plus qu’elles échappent souvent à la suprématie des beaux-arts, traditionnellement mieux dotés.

Pourtant, les inquiétudes ne datent pas d’hier. Dès 1988, le Rapport Héritier-Augé [3], remis à Lionel Jospin, alors ministre de l’Éducation nationale, alertait sur « la situation criante d’abandon intellectuel et moral » des musées scientifiques nationaux, malgré la richesse de leurs collections. Ce rapport a permis, dans les années 1990, la rénovation de plusieurs établissements, dont la Grande Galerie de l’Évolution du Muséum national d’Histoire naturelle ou le Musée national des techniques (aujourd’hui Musée des Arts et Métiers). Trente ans plus tard, les problèmes persistent, voire s’aggravent. Les bâtiments vieillissent, les budgets se resserrent et les collections, parfois jugées « dépassées » au regard des avancées technologiques ou des injonctions sociétales, peinent à trouver leur place.

Ces journées d’étude se proposent donc d’aller au-delà du constat pour interroger les réactions et les évolutions des pratiques des musées publics ou privés en charge de ces collections. L’enjeu n’est pas n’est pas tant de dresser un état des lieux que de proposer des pistes concrètes pour la conservation, la transmission et la valorisation de ce patrimoine. Comment pérenniser des collections dont la matérialité même les rend vulnérables ? Comment articuler innovation numérique, présence muséale et traçabilité documentaire sans dissoudre le lien entre les publics et les objets ? Comment sécuriser les trajectoires des collections privées, souvent menacées de déshérence ? Autant de questions qui structureront nos réflexions.

Axes thématiques
1. Musées fermés, musées en caisses : entre invisibilisation et attente de jours meilleurs

La pandémie de COVID-19 a révélé, de manière brutale, la vulnérabilité des institutions culturelles. Selon l’ICOM, 27 % des musées étaient encore fermés au printemps 2021, dont 35,5 % en Europe — un taux bien supérieur à la moyenne mondiale [4]. Mais au-delà de cette crise sanitaire, des décisions politiques, prises au niveau local ou national, des difficultés économiques ou encore des réorientations des projets scientifiques et culturels conduisent régulièrement à l’invisibilisation, voire à la fermeture, de pans entiers de collections. Les collections du Musée national des Travaux publics sont, en grande majorité, en caisse depuis 1955. Celles du Musée d’histoire naturelle de Chartres le sont depuis 2015, années de de sa fermeture au public.

Plusieurs facteurs expliquent cette fragilité. D’abord, la moindre attractivité des musées scientifiques et techniques par rapport à d’autres institutions culturelles est souvent invoquée. Le manque de moyens (bâtiments vétustes, muséographie datée, etc.), corrélé à une baisse de fréquentation, peut en effet ébranler le fonctionnement des musées au point de le remettre en cause. Mais d’autres éléments entrent en jeu. La situation géographique des musées, parfois éloignés des grands axes de circulation, en zones rurales ou désertées par l’industrie, joue un rôle. La question de la médiation est également centrale : les musées de site industriel, par exemple, sont particulièrement fragiles à cet égard, faute de ressources pour adapter leurs discours aux attentes des publics contemporains. Certains musées privés, enfin, s’appuient sur des bénévoles souvent âgés, détenteurs de savoirs et de savoir-faire qu’ils n’ont pas toujours pu transmettre, faute de relève dans un contexte de crise du bénévolat.

Un autre argument avancé pour justifier ces fermetures est la nature même des collections. Celles-ci seraient considérées comme « dépassées » du point de vue d’une actualité scientifique et technologique en constante évolution, voire d’injonctions sociétales sans cesse renouvelées. L’accélération technologique et la volonté d’actualiser les collections avec des dispositifs de plus en plus virtuels pourraient ainsi conduire à une invisibilisation progressive des objets matériels. Pourtant, comme le montrent les exemples du Palais de la Découverte (un accord semble probable pour son retour sur son site historique du Grand Palais) ou du musée de l’Homme (fermé en 2009, rouvert en 2015), ces fermetures ne sont pas toujours définitives. Elles peuvent aussi être l’occasion de réfléchir à de nouveaux projets, comme en témoigne la rénovation en cours du Musée des tissus de Lyon, dont la réouverture est prévue en 2029.

Mais les fermetures temporaires, même pour rénovation, soulèvent des questions sur la pérennité des collections et leur accessibilité pendant les travaux. Comment garantir que les objets, une fois mis en caisses, ne seront pas oubliés ? Comment éviter que ces fermetures ne deviennent définitives ? 


2. Collections en tension : entre visibilité, médiation et rupture de traçabilité

La relation des publics aux collections scientifiques et techniques se transforme profondément, à la fois sous l’effet des fermetures physiques et de l’évolution des pratiques documentaires. D’un côté, le développement rapide des dispositifs numériques (Micro-Folies, visites virtuelles, bases de données en ligne) élargit potentiellement l’accès aux œuvres, mais introduit un décalage croissant entre visibilité numérique et invisibilisation matérielle des collections locales. De l’autre, la disparition des paraobjets (marquages, étiquettes, contenants) ou le transfert des archives et des inventaires détachent les objets de leur histoire, les rendant incompréhensibles pour les chercheurs comme pour les visiteurs.

Un paradoxe persistant : Les musées scientifiques et techniques, souvent perçus comme moins attractifs que les institutions dédiées aux beaux-arts, subissent une double pression :

Matérielle : les fermetures temporaires ou définitives invisibilisent les collections, tandis que les rénovations, qui s’étirent dans le temps, soulèvent des questions sur leur pérennité pendant les travaux.

Documentaire : comme l’a montré le colloque « Études de provenances des collections de sciences naturelles et humaines » (Muséum national d’Histoire naturelle, octobre 2025), la séparation entre objets et archives (due aux tris, aux transferts ou à l’absence de politique de conservation) entraîne une perte de traçabilité préjudiciable à la recherche [5]. Pourtant, le récolement décennal a permis de redécouvrir des objets oubliés, offrant aux institutions l’opportunité de se réapproprier ces collections orphelines (ex. : « Collections techniques et scientifiques en quête d’enquêtes : ce que révèlent les objets et leurs archives », Musée des Arts et Métiers et CTHS, 2024 ; Marie-Sophie Corcy, Liliane Hilaire-Pérez, « La salle des produits anglais du Conservatoire des arts et métiers ou la technologie oubliée », 2017).

Le numérique : levier ou piège ?

Le développement des outils numériques, encouragé par les politiques culturelles, peut élargir l’accès aux collections, mais il ne saurait se substituer à l’expérience sensible et située de la rencontre avec les objets. Pour les collections scientifiques et techniques, la perception des éléments matériels (traces d’usure, marquages, préparations) est un vecteur irremplaçable de médiation. La mise en avant du numérique peut marginaliser des institutions fragiles, en créant une hiérarchie implicite entre collections « virtuelles » (valorisées) et collections « physiques » (invisibilisées). Pourtant, des pistes existent pour articuler innovation et présence muséale :

Utiliser la réalité augmentée pour enrichir l’expérience in situ (ex. : reconstitutions 3D d’objets trop fragiles pour être exposés).

Former les publics à la lecture des objets techniques, afin qu’ils en saisissent la complexité historique et matérielle.

Créer des liens entre bases de données numériques et collections physiques, pour éviter que le numérique ne devienne un simple palliatif à la disparition des objets.

La documentation : un enjeu de survie

La rupture de traçabilité aggrave la fragilité des collections. La disparition des paraobjets ou la séparation entre objets et archives rendent les collections incompréhensibles, voire inutilisables pour la recherche. Comme le soulignent Arnaud Hurel et Adèle Chevalier (2025), « la préservation des liens entre objets et documentation est essentielle pour une histoire matérielle des collections » [6]. Pourtant, les pratiques de tri-élimination des archives ou les transferts mal documentés continuent de fragiliser ces liens. Des solutions émergent :

La numérisation des archives et la création de bases de données partagées (ex. : projets collaboratifs entre musées et sociétés savantes).

La réévaluation des collections orphelines grâce à la recherche, comme en témoigne, entre autres, l’étude des premiers peuplements acheuléens en Europe à partir d’une collection de 1863-1864.

Ouverture : vers une approche intégrée

Comment réconcilier les impératifs de conservation matérielle, de médiation numérique et de traçabilité documentaire ? Cet axe invite à réfléchir à des modèles hybrides, où le numérique complète (plutôt que ne remplace) l’accès physique, tandis que la documentation devient un pilier de la valorisation des collections. Des exemples concrets, comme les récolements participatifs ou les partenariats entre musées et archives, pourraient inspirer des solutions durables. 


3. Des collections difficiles à conserver sur le long terme : défis matériels et déontologiques

La matérialité même des collections scientifiques et techniques les rend vulnérables, car difficiles — voire impossibles — à conserver sur le long terme. Les « objets XXL »[1], comme les véhicules ou les instruments de grands formats, sont souvent conservés à l’extérieur, soumis aux intempéries, faute d’abri adapté. Certains corpus, comme les naturalia, les pièces détachées de machines ou les artéfacts archéologiques (tessons de poteries néolithiques, par exemple), impliquent une gestion spécifique des collections qualifiées d’« indénombrables », et de leurs inventaires.

Les matériaux eux-mêmes peuvent être la source du problème. Les matières plastiques, dont la composition n’est pas toujours identifiée, connaissent un vieillissement accéléré, allant jusqu’à la décomposition. Les matériaux dangereux (amiante, matières à rayonnements ionisants) ou organiques (animaux naturalisés, éléments en fluide, bois, textile) sont d’autant plus périssables qu’ils peuvent être soumis aux infestations s’ils ne sont pas conservés de façon appropriée. Ces dégradations peuvent générer des procédures de déclassement, voire des destructions massives de séries d’objets jugées irrécupérables. Les collections d’histoire naturelle et les collections d’outils en bois, de maquettes et de moulages en plâtre en ont particulièrement été les victimes.

Enfin, des « réparations » anciennes, échappant à la déontologie actuelle de la restauration, ont pu conduire à la perte de signification d’objets, les rendant « inutiles » à la recherche comme à la transmission. La cannibalisation des machines, les périodes d’utilisation prolongées, les réutilisations successives, les réparations et les changements de pièces témoignent d’une continuité des usages, mais rendent parfois illisible l’état originel des objets, questionnant ainsi leur authenticité.

Face à ces défis, comment concilier impératifs de conservation et réalité des moyens ? Comment évaluer l’intérêt patrimonial d’objets en multiples exemplaires ou mal documentés ? Autant de questions qui nécessitent une réflexion à la fois technique, éthique et déontologique. 


4. Trajectoires et pérennité du patrimoine privé : sociétés savantes, associations et amateurs

La loi « musées de France » de 2002 a accordé une protection juridique aux collections et encadré les pratiques patrimoniales. Pourtant, de nombreuses collections scientifiques et techniques échappent à ce cadre. La plupart des musées privés ou associatifs, très nombreux sur le territoire, ne bénéficient pas de l’appellation « musée de France ». C’est également le cas des collections réunies par des érudits, des amateurs, des associations, ou du patrimoine constitué et conservé par les sociétés savantes au fil de leur activité.

Ces collections privées connaissent des trajectoires variées, parfois heureuses, parfois tragiques. Certaines, à la faveur de changements de propriétaires, se trouvent en état de déshérence. Les ensembles patiemment construits sont alors démantelés, dispersés, voire détruits. Pourtant, ils peuvent aussi, pour tout ou partie, intégrer des institutions publiques et bénéficier d’un statut qui en garantit la transmission, la valorisation scientifique, l’accessibilité au public et la pérennité (inaliénabilité et imprescriptibilité). Le cabinet des machines de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale, par exemple, a rejoint le Musée du Conservatoire des arts et métiers au XIXᵉ siècle. Mais comment ne pas s’inquiéter de l’avenir des sociétés savantes, alors que les générations actuelles hésitent, par méconnaissance du potentiel des sociabilités savantes, à s’y investir ?

Par ailleurs, les instruments scientifiques, les objets pédagogiques, les supports d’enseignement, les outils et les machines réformés par les universités, les laboratoires et les entreprises sont parfois recueillis et conservés – de façon plus ou moins légale – par des personnels. Ces initiatives de sauvetage, qui reposent souvent sur des démarches individuelles, participent à la constitution de collections et acquièrent parfois un statut patrimonial. La démarche mémorielle qui préside à ces collections est le fruit de la mobilisation de passionnés, d’associations d’anciens professionnels ou de retraités. Ces collectifs ont utilisé, voire conçu, les objets devenus obsolètes. La valeur matérielle de la collection se double alors d’une valeur immatérielle, liée aux gestes professionnels, aux savoirs, aux savoir-faire et aux témoignages des personnes. 


5. Pratiques patrimoniales et évolution de la réglementation et des régimes de protection

Les collections scientifiques et techniques, parfois constituées d’importantes séries d’objets, peuvent apparaître comme pléthoriques. Lorsqu’elles ont été réalisées dans l’urgence (situations de sauvetage, missions ethnographiques, etc.), les collectes ont pu tendre à l’exhaustivité, sans tri ni sélection préalable au processus de patrimonialisation. Au-delà du flux continu de spécimens et de pièces directement lié à la pratique scientifique, l’absence de politique d’acquisition clairement définie par l’institution d’accueil a pu conduire à l’utopie de vouloir tout conserver.

Dans les musées de France, ces accumulations passées et non entrées à l’inventaire appartiennent à la catégorie dite du matériel d’étude. On y retrouve des objets à étudier, mais souvent peu documentés et pas forcément identifiés dans leur usage, leur provenance ou leur statut juridique. Y figurent aussi des objets en multiples exemplaires, dont l’intérêt patrimonial est en attente d’évaluation. Leur traitement s’effectue en parallèle du récolement de la collection déjà inventoriée. Mais il peut s’agir également d’ensembles de pièces non inventoriés, identifiés notamment à l’occasion des opérations de récolement décennal.

Le premier récolement décennal, qui s’achève en 2025, a conduit les musées à se plonger dans l’étude des inventaires et l’histoire des collections. Ces travaux ont mis en évidence des objets disparus (vols, spoliations, destructions) ou, au contraire, permis des redécouvertes (objets déposés dans d’autres institutions, identification des provenances, intérêt réévalué, etc.). Le récolement amène aussi à régulariser la situation critique de certains objets par des radiations (inscriptions indues, perte totale de l’état matériel) ou des déclassements (perte de l’intérêt patrimonial).

Complémentaire du régime de protection des musées de France, la protection au titre des Monuments historiques peut concerner des objets techniques fonctionnels (notamment le patrimoine des transports), identifiés comme des « collections vivantes », avec les difficultés d’entretien et de maintenance que cela suppose. Enfin, l’absence de protection juridique pèse sur certaines collections d’histoire naturelle. La journée d’étude sur la protection juridique du patrimoine naturel, organisée en 2025 sous l’égide du CTHS à l’Assemblée nationale par Brigitte Zanda, Amélie Vialet et Jean-Luc Chappey, avait précisément pour but de sensibiliser les députés à cette question [7]. 


Modalités pratiques

Les propositions de communication devront être envoyées avant le 15 juillet 2026 aux adresses qui suivent. Elles comprendront : 

Un titre ;
Un résumé de 3000 caractères maximum (espaces compris) indiquant les sources, les choix méthodologiques de l’auteur ou des auteurs, ainsi que leurs titres et institutions de rattachement.

à envoyer à : marie-sophie.corcy@lecnam.net
rosène.declementi@lecnam.net
arnaud.hurel@mnhn.fr
olivier.labat@lecnam.net
guy.lambert@paris-belleville.archi.fr
 

Comité d’organisation

Michèle Antoine
Marie-Sophie Corcy
Rosène Declementi
Arnaud Hurel
Olivier Labat
Guy Lambert



[1] Griffaton, M.-L., Marie-Noëlle Polino, M.-N., « La préservation et la mise en valeur des collections de transport « XXL » dans les musées », Corcy, M.-S., Herlea, A. (dir.), 2023.




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