Canguilhem et les erreurs du vivant
Appel à contributions
Cahier thématique de Philosophia Scientiæ 32/1 (février 2028)
Editeurs invités :
Marco Dal Pozzolo (Paris Cité/Caphés-ENS-CNRS)
Océane Gustave (RDS-ENS)
Pierre Oliver Méthot (Faculté de philosophie/Université Laval)
Date limite de soumission : 1er janvier 2027
Date de notification : 1er avril 2027
Version finale : 1er septembre 2027
Adresses de soumission : marco.dal-pozzolo@u-paris.fr ; oceane.gustave@ens.psl.eu ; pierre-olivier.methot@fp.ulaval.ca
Description
Dans son texte « La vie : l’expérience et la science », le dernier qu’il a rédigé, Michel Foucault place le concept d’erreur au centre de la philosophie de Georges Canguilhem, au carrefour de ses travaux épistémologiques et de sa philosophie biologique : « Cet historien des rationalités, lui-même si “rationaliste” est philosophe de l’erreur ; je veux dire que c’est à partir de l’erreur qu’il pose les problèmes philosophiques, disons plus exactement le problème de la vérité et de la vie » (Foucault 1994).
On peut distinguer deux voies d’investigation parallèles par lesquelles le concept d’erreur a été travaillé par Canguilhem durant sa carrière. Ce concept se retrouve d’abord dans ses écrits des années 1930, où il est pensé dans le cadre de ses premières réflexions sur la psychologie avant de se transposer dans sa philosophie de la technique puis sa philosophie biologique avec la thèse de médecine de 1943. Canguilhem y reviendra ensuite plus spécifiquement dans les « nouvelles réflexions » (1966) pour rendre compte des « erreurs innées du métabolisme » (aujourd’hui appelées maladies génétiques héréditaires) ainsi que dans plusieurs écrits de cette période, où il rappelle que « la vie aurait donc abouti par erreur à ce vivant capable d’erreur » (Canguilhem 2018a). Dans son Discours de réception de la Médaille d’or du CNRS en 1987, il écrira que « lutter contre la maladie c’est tenter d’aider la vie à se reprendre de quelque erreur » (Canguilhem 2019).
Mais parallèlement à sa philosophie biologique et médicale, Canguilhem a thématisé l’erreur dans le cadre de ses travaux d’épistémologie historique. Il y consacra des cours à l’Université de Strasbourg durant les années 1940 et ce thème sera au cœur de ses enseignements à son arrivée à la Sorbonne, en 1955, comme en témoigne son cours sur « La science et l’erreur ». On ne peut pas négliger l’influence de Gaston Bachelard pour qui « il ne saurait y avoir de vérité première. Il n’y a que des erreurs premières » (Bachelard 2002), auteur à qui Canguilhem reconnaît une manière originale d’articuler science et erreur. (Canguilhem 2023 ; Fedi et al. 2023).
Récemment, Michele Cammelli a proposé une analyse philosophique de la question de la subjectivité et de l’erreur, en interprétant la position de Canguilhem dans la confrontation avec Descartes et Nietzsche (Cammelli 2022), alors que Samuel Talcott a reconstruit la quasi-intégralité du parcours intellectuel de Canguilhem au prisme de l’erreur (Talcott 2019). D’autres études ont approfondi l’usage et la postérité du concept d’erreur chez Canguilhem (Limoges 1994) à propos de sa lecture de la biologie moléculaire et de la génétique dans les années 1960, en mettant en évidence les tensions entre ces écrits et sa production antérieure (Talcott 2014 ; Loison 2018 ; Morange 2008).
L’objectif de notre numéro est d’aborder l’erreur en tant qu’outil conceptuel pour penser le vivant et différents enjeux épistémologiques soulevés par les sciences biomédicales contemporaines. Nous proposons donc d’étudier l’application de l’erreur au-delà des seules maladies génétiques héréditaires. En effet, sans affirmer qu’à chaque maladie correspond une erreur, nous pensons que la grille de lecture des « erreurs du vivant » ouvre la voie à une analyse plus générale des maladies tout en conservant l’acquis canguilhémien de la dimension irréductiblement « qualitative » du pathologique. Plus spécifiquement, notre dossier a pour but d’approfondir et d’étendre l’étude sur l’articulation entre la notion d’erreur et la science du vivant, au-delà du seul domaine de la biologie moléculaire et de la génétique. Il s’agira de retracer la fécondité de ce concept au sein des écrits de Canguilhem et d’identifier les points de contacts possibles entre sa philosophie biologique et son épistémologie historique, et de prolonger ses problèmes dans les débats actuels concernant le vivant et la vie.
La question de l’erreur pourra ainsi être explorée dans le dossier en se référant à une multiplicité de sujets, dont ceux ci-dessous constituent une liste non exhaustive. Comme nous l’avons rappelé, le concept d’erreur est mobilisé par Canguilhem pour interpréter les maladies génétiques. Dans un tout autre sens, l’anaphylaxie étudiée par Sir Henry Dale et les phénomènes allergiques sont pour Canguilhem des erreurs physiologiques, qui consistent dans la « démesure de la riposte organique » (Canguilhem 2021b) ; comme s’il s’agissait d’un mauvais calcul de l’organisme. Déjà définie dans la thèse de médecine comme une « sursensibilité acquise », l’anaphylaxie est rangée par Canguilhem dans le cadre des constantes à valeur répulsive (Canguilhem 2021a).
Canguilhem s’est aussi intéressé dans ce cadre aux « maladies de l’adaptation », dont l’exemple privilégié pour le philosophe est le syndrome de stress de Hans Selye. Comme le dit le pionnier des études sur le stress, « il est clair que, contrairement à l’opinion générale, la nature se trompe parfois » (Selye 1974) ; dans ce cas, l’erreur du vivant consiste dans une réaction qui dépasse son but et continue après que l’agression de l’agent extérieur a pris fin. Sujet relativement peu évoqué par Canguilhem, l’auto-immunité est un processus nécessaire au maintien en vie et à l’intégrité de l’organisme : on parle d’auto-immunité physiologique. Cependant, il existe aussi une auto-immunité pathologique par laquelle des parties de l’organisme se trouvent être systématiquement attaquées par le système immunitaire. Dans ce cas précis, le système immunitaire ne fait plus la distinction entre ce qui est néfaste et ce qui est bénéfique à l’organisme ; en somme, il n’arrive plus à passer au crible c’est-à-dire à faire preuve de discernement. Ainsi, l’auto-immunité pathologique consiste à se tromper de cible.
Dans « La question de la normalité dans l’histoire de la pensée biologique », Canguilhem reprend l’analyse de Descartes de la Méditation sixième. Il n’y a pas de différence entre une horloge réglée et une horloge déréglée. En revanche, « la soif qui porte l’hydropique à boire » est, selon Descartes, une « véritable erreur de la nature » (Canguilhem 2018). On pourrait ici parler d’une erreur de dosage, ou d’une relation entre dysfonctionnement physiologique et survie qui caractérise le vivant. On pourrait aussi se demander également si la douleur consiste au fond dans une erreur du vivant. Si l’on reprend la lecture qu’en donne René Leriche, « la douleur n’est pas dans le plan de la nature » et constitue « un phénomène individuel monstrueux » (Leriche 1940 ; Canguilhem 2021). Le problème posé par Leriche peut être actualisé en montrant la tension entre la fonction d’utilité de la douleur pour l’espèce qui et l’expérience de l’individu, ainsi que celle entre l’objectivation médicale de la douleur et le vécu du patient (et on peut également se demander si des troubles comme l’asymbolie à la douleur et l’insensibilité congénitale à la douleur remettent en question la thèse de Leriche).
Un autre domaine où la question de l’erreur (ou plutôt de l’errance) de la vie peut être mobilisée est celui de la tératologie. Puisque la vie est « tentative dans tous les sens » (Canguilhem 2021c), qu’elle se caractérise par des normes et non par des lois, elle tolère les monstruosités c’est-à-dire les déformations de la structuration et de la morphologie. De ce point de vue les monstruosités sont des erreurs (des déviations) de la forme qui révèlent le caractère non nécessaire de cette dernière. L’articulation entre vie et erreur peut être également élargie à la relation organisme-milieu et à ses pathologies. En s’appuyant par exemple sur les concepts de disruption et de résilience on pourrait se demander si d’un point de vue canguilhémien la perte massive de biodiversité d’un milieu ou le dérèglement du développement des corps dû aux perturbateurs endocriniens ne sont pas finalement des erreurs du vivant humain (Montévil 2024). Finalement, l’humain compromet lui-même les conditions de sa vie organique, en mettant en péril sa propre santé et celle des écosystèmes.
Enfin, un autre domaine à explorer est celui des erreurs dans la vie psychologique. Les relations entre erreur et psychologie chez Canguilhem peuvent être observées de deux façons : du point de vue d’une erreur méthodologique et des erreurs de la vie psychologique (Canguilhem 2025). La première consiste à traiter les secondes comme des erreurs fonctionnelles, là où elles sont en réalité « la conséquence plus lourde erreur morale » consistant à « traiter l’homme comme un moyen ». Si les erreurs de la vie psychologique rendent raison de la vérité du statut du sujet et de ses valeurs, elles obligent la psychologie à se concevoir comme sa connaissance spécifique et adéquate.
En somme, ce dossier s’articule autour d’une double finalité : rendre compte de la fécondité du concept d’erreur pour la biologie contemporaine à partir des écrits de G. Canguilhem, et poursuivre l’examen de cette notion chez ce dernier à l’intersection entre philosophie biologique et épistémologie historique.
Le dépôt des textes en vue de l’évaluation anonyme sera précédé par une journée d’étude sur le même thème organisée par les directeurs de ce dossier et qui aura lieu à Paris le vendredi 16 octobre 2026. Nous demandons aux personnes intéressées de transmettre aux responsables du dossier une proposition d’intervention de 500 mots maximum avant le 1er septembre. Les soumissions d’articles pour le numéro et les propositions d’intervention pour la journée d’étude sont indépendantes l’une de l’autre.
Instructions
Les manuscrits doivent:
- Être originaux, et ne peuvent pas être en cours de soumission pour une autre publication,
- Être écrits en anglais ou en français,
- Être préparés pour une évaluation anonyme en double aveugle,
- Contenir un résumé en français et un résumé en anglais (200-300 mots),
- La longueur des articles est limitée à 50 000 caractères/8 000 mots (espaces, résumés bibliographie et notes compris).
- Etre soumis en LaTeX, Word ou OpenOffice (https://philosophiascientiae.revues.org/449)
- Être envoyés aux adresses suivantes : : marco.dal-pozzolo@u-paris.fr ; oceane.gustave@ens.psl.eu ; pierre-olivier.methot@fp.ulaval.ca
Format de l'article, voir les instructions aux auteurs http://philosophiascientiae.revues.org/452
Bibliographie
Bachelard, G., « Idéalisme discursif », 1934-1935, in Études, Paris, Vrin, 2002.
Cammelli ,M., Canguilhem philosophe. Le sujet et l’erreur, Paris, PUF, 2022.
Canguilhem, G., « Sur une épistémologie concordataire », in Œuvres complètes, t. IV : résistance, philosophie biologique et histoire des sciences 1940-65, Paris, Vrin, 2015.
Canguilhem, G., « Le concept et la vie », Œuvres complètes, t. III : écrits d’histoire des sciences et d’épistémologie, Paris, Vrin, 2018a.
Canguilhem, G., « La normalité dans l’histoire de la pensée biologique », in Œuvres complètes : écrits d’histoire des sciences et d’épistémologie, t. III, Paris, Vrin, 2018b.
Canguilhem, G., « Discours de réception de la médaille d’Or du CNRS », in Œuvres complètes, t. V, Paris, Vrin, 2019.
Canguilhem, G., « Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique », in G. Canguilhem », Œuvres complètes, t. II : Écrits de médecine et philosophie : les thèses, Paris, Vrin, 2021a.
Canguilhem, G., « Vingt ans après (1963-1966) – Les normes organiques chez l’homme », in G. Canguilhem, Œuvres complètes, t. II : Écrits de médecine et philosophie : les thèses, Paris, Vrin, 2021b.
Canguilhem, G., « La connaissance de la vie », Œuvres complètes, t. II : Écrits de médecine et philosophie : les thèses, Paris, Vrin, 2021c.
Canguilhem, G., « Philosophie à l’usage des élèves de l’enseignement secondaire et des étudiants de l’enseignement supérieur (1929-1932) », in Œuvres complètes, t. VI, Paris, Vrin, 2025.
Fédi, L., Nouailles, B., Petit, A. (dir.), Le problème de l’erreur dans la philosophie française. D’Auguste Comte à Gaston Bachelard, Paris, Vrin, 2023.
Foucault, M., « La vie : l’expérience et la science », in Dits et écrits 1954-1988, t. IV, Paris, Gallimard, 1994.
Leriche, R., La chirurgie de la douleur, Paris, Masson, 1940.
Limoges, C., « Errare Humanum Est : Do genetic errors have a future ? », in C. Cranor (ed.), Are Genes US ?, The Social Consequences of the New Genetics, New Brunswick, N.J., Rutgers University Press, 1994.
Loison, L., « Un enthousiasme paradoxal ? Georges Canguilhem et la biologie moléculaire (1966-1973) », Revue d’histoire des sciences, 71, 2, 2018.
Montévil, M., Disruption of biological processes in the Anthropocene : the case of phenological mismatch, Acta Biotheoretica, 73 (2), 2024.
Morange, M., « Retour sur Le normal et le pathologique », in A. Fagot-Largeault, C. Debru, M. Morange (dir.), Philosophie et médecine en hommage à Georges Canguilhem, Paris, Vrin, 2008.
Selye, H., Stress sans détresse, Montréal, La Presse, 1974.
Talcott, S., Georges Canguilhem and the problem of error, Cham, Palgrave Macmillan, 2019.
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