jeudi 17 décembre 2020

Le corps « incapable » dans la pensée juridique de l’Occident médiéval latin

« Vitium, defectus, macula ». Le corps « incapable » dans la pensée juridique de l’Occident médiéval latin (XIIe-XVe siècle)


Appel à candidatures


Sujet de thèse proposé pour un contrat doctoral financé par l'ANR



Le programme de recherche « Filiations_identité_altérité médiévales » dirigé par Carole Avignon a pour ambition d’étudier les expériences sociales et les représentations de la parenté dans le cas de filiations marquées par la qualification juridique du defectus, en l’occurrence de « naissance ». Dans le cadre ce programme, un financement de 36 mois est réservé à la conduite d’une recherche doctorale sur les questions relatives aux « vices » et « défauts » des corps dans les productions normatives médiévales.


Sujet
Vitium, defectus, macula. Le corps « incapable » dans la pensée juridique de l’Occident médiéval latin (XIIe-XVe s.)

Mots clefs : Corps, droit, casuistique canonique, vitium, defectum corporis, incapacité, Moyen Age
Affiliation

Thèse d’histoire du Moyen Age préparée à l’Université d’Angers

Laboratoire : Temps, Monde, Société (TEMOS) Unité Mixte de Recherche 9016

Ecole Doctorale : STT

Discipline : Histoire

Spécialité d’inscription en thèse : Histoire du Moyen Age

Support de financement : Fil_IAM, Programme de recherche dirigé par Carole Avignon et financé par l’Agence Nationale de la Recherche
 

Encadrement

Direction de la thèse

Thomas Deswarte, professeur d’histoire médiévale, Université d’Angers, TEMOS UMR 9016 thomas.deswarte@univ-angers.fr

Nombre de thèses dirigées au 1e janvier 2021 : 3
 

Co-encadrement de la thèse

Carole Avignon, maîtresse de conférences en histoire du Moyen Age, Université d’Angers, TEMOS UMR 9016 carole.avignon@univ-angers.fr

Nombre de thèses dirigées au 1e janvier 2021 : 2 


Contexte scientifique

Le programme de recherche Filiation_Identité_Altérité Médiévales dirigé par Carole Avignon a pour ambition d’étudier les expériences sociales et les représentations de la parenté dans le cas de filiations marquées par la qualification juridique du « defectus », en l’occurrence de « naissance ». Ce que les sources séculières appellent aussi parfois « vice de géniture » induit une « macule » résultant de la faute des géniteurs de la personne stigmatisée en retour par tout un panel d’incapacités. Cette faute est à chercher dans la « generatio » (engendrement) en dehors du mariage légitime (dont les contours sont canoniquement établis entre le XIIe et le XIIIe siècle et dont la nature sacramentelle s’impose et se justifie dans la pensée de l’una caro). Une « macule de géniture » distingue par une souillure symbolique, aux incidences juridiques prises en charge par le droit canonique et les coutumes, ceux qui sont nés en dehors des liens d’un mariage. La bâtardise médiévale s’affirme comme une construction sociale et juridique qui contribue à promouvoir la force du mariage-sacrement et la dynamique du lignage en grevant tout ou partie du capital d’insertion des fils (et des filles) soit au groupe des prêtres, soit au groupe des successibles. Elle conditionne aussi des rapports de parenté en tension entre devoirs relevant de la loi de nature (nourrir / élever sa progéniture) et droits positifs à faire-famille, c’est-à-dire hériter et transmettre, mais aussi trouver sa place dans une opération généalogique d’ensemble.

Dans le cadre ce programme, un financement de 36 mois est réservé à la conduite d’une recherche doctorale sur les questions relatives aux « vices » et « défauts » des corps dans les productions normatives médiévales.

En approfondissant l’étude des matériaux documentaires juridiques (production des droits savants médiévaux, casuistique canonique, réflexion procédurale, etc.) replacés dans les trajectoires culturelles de l’élaboration de la pensée scolastique, et mobilisant une grille de lecture « incorporée » proposée par J. Baschet des sociétés chrétiennes qui ont articulé Corps et Ame, cette réflexion doctorale questionnera les modes d’appréhension et de représentation du corps dans la pensée canonique médiévale au prisme des « défauts », « tare », « souillure », « difformité », « amputation », « manque » qui peuvent l’affecter (pour ne reprendre là que le champ lexical développé dans le titre 20 du livre premier du Liber extra consacré aux « corps viciés »), ou des outrages qui peuvent lui être volontairement infligés (dans le châtiment ou la pénitence publique). Tout en gardant son autonomie, elle pourra ainsi enrichir les réflexions collectives sur les défauts de naissance et les lectures qu’on peut faire des incapacités imposées aux bâtards. La génération viciée de l’illégitime empêche l’accès au sacerdoce, comme le corps vicié du clerc qui le rendrait fonctionnellement inapte au service liturgique. Mais les enjeux sont-ils comparables ? L’opération intellectuelle de qualification juridique (« fabrique du droit », pour reprendre l’expression d’A. Fossier) a décliné en « espèces » des « défauts » qui empêchent l’accès au sacerdoce, selon l’âge (variable de majorité), la qualité de sa naissance (variable de légitimité), la condition (variable de liberté), et selon le corps dont on dispose. De quelle variable s’agit-il là : d’intégrité ? de complétude ? de fonctionnalité ? d’habileté ? de conformité ? de pureté ? Comment s’articulent, le cas échéant, les logiques sociales (de ce qui fait scandale ou non, de ce qui fait l’aptitude ou non), culturelles et anthropologiques dans cette saisie du corps (en soi ou in membris) par les producteurs de la pensée juridique ?

Pour structurer la réflexion sur les régimes de filiations « à défaut » et les enjeux normatifs et sociaux à penser et vivre le handicap juridico-social et/ou physique, un séminaire « Corps empêchés » est programmé à raison de trois séances par an pendant le temps du contrat doctoral. Ainsi, le ou la doctorant.e bénéficiera de l’animation de la recherche rendue possible par ces rencontres pluridisciplinaires régulières. Il.elle pourra également être associé.e aux actions de recherche engagées dans les autres axes du programme Fil_IAM (https://anr.fr/Projet-ANR-19-CE41-0004)

Le ou la doctorante sera par ailleurs membre à part entière du laboratoire TEMOS et participera aux différentes activités de l’unité, spécialement au sein de l’axe 1 : Enfance, Genre, Traces de soi (https://temos.cnrs.fr/le-laboratoire/). 


Repères bibliographiques liminaires

Baschet J., Corps et âmes. Une histoire de la personne au Moyen Age, Paris, Flammarion, 2016

Bodiou L., Mehl V., Soria M., Corps outragés, corps ravagés de l’Antiquité au Moyen Age, Turnhout, Brepols, 2011.

Carbasse J.-M., « Currant nudi. La répression de l’adultère dans le Midi Médiéval », in J. Poumarède, J .-P. Royer, éd., Droit, histoire et sexualité, Lille, 1987, p. 83-102.

Chiffoleau J., « Contra naturam. Pour une approche casuistique et procédurale de la nature médiévale », Il teatro della natura. Micrologus, Nature, Sciences and Medieval Society, 4, 1996, p. 265-312.

Collard F., Samama E. (dir), L'estropié l'aveugle et le paralytique. Penser et surmonter le handicap, Antiquité, Moyen Âge, Ancien Régime, Paris, L'Harmattan, 2010.

Dubourg N., Ad obsequium divinum inhabilem. La reconnaissance de la condition de personne infirme par la chancellerie pontificale (XIIe-XIVe s.), thèse de doctorat dirigée par Didier Lett, Thèse de doctorat de l’Université Sorbonne Paris Cité, préparée à l’Université Paris Diderot, 2019

Fossier A., Le bureau des âmes. Ecritures et pratiques administratives de la Pénitencerie apostolique (XIIIe-XIVe siècle), Rome, Ecole Française de Rome, 2018.

Grossi P., L’ordine giuridico medievale, Bari, Laterza, 1995.

Helmholz R. H., The spirit of Classical Canon Law, University of Georgia Press, 2010

Madero M., La loi de la chair. Le droit au corps du conjoint dans l’œuvre des canonistes (XIIe-XVe s.), Paris, Publications de la Sorbonne, 2015.

Metzler I., Disability in Medieval Europe : Thinking about Physical Impairment in the High Middle Ages, c. 1100-c. 1400, Londres, Routledge, 2005.

Metzler I., « Reflections on Disability in Medieval Legal Texts : Exclusion, Protection, Compensation », in Cory Rushton (dir.), Disability and Medieval Law : History, Literature, Society, Newcastle, Cambridge Scholars Publishing, 2013, p. 19-53.

Metzler I., A Social History of Disability in the Middle Ages. Cultural Considerations of Physical Impairment, Londres, Routledge, 2013.

Moeglin J.-M., « Pénitence publique et amende honorable », Revue Historique 298/2, 1997, p. 225-269.

Sticker H.-J., Corps infirmes et sociétés : Essais d’anthropologie historique, 3e édition, Paris, Dunod, 2005. 


Pré-requis et compétences nécessaires

La thèse soutenue sera une thèse d’histoire médiévale et non pas spécifiquement d’histoire du droit, en ce que la matière juridique sera mise au service d’une approche sociétale et culturelle des représentations du corps.

Afin de garantir une soutenance de thèse dans le temps imparti par le financement du contrat, le ou la candidate devra attester d’une excellente maîtrise du latin, des sources manuscrites médiévales, et une connaissance préalable du fonctionnement des corpus juridiques médiévaux, tout spécialement canonique, afin de pouvoir engager rapidement une étude du Décret de Gratien, et des summae des décrétistes (autour de la distinction 55, notamment), des quinque compilationes antiquae, du Liber extra (spécialement le livre I, titre 20, sa glose), de la casuistique des commentaires des décrétalistes, mais aussi les concilia et autres productions de conseils juridiques de la fin du Moyen Age. Afin d’éclairer les logiques de prise en compte du corps dans la pensée du « corps vicié », l’étude des procédures de pénitence publique et de l’affliction des corps sera à envisager. Le droit savant médiéval dans son ensemble sera aussi à dominer (civilistes, coutumiers, etc). L’articulation à la procédure est également nécessaire, de même qu’une capacité à replacer les notions dans la culture médiévale (théologie sacramentelle, scolastique universitaire, pastorale etc.).

Une première expérience de recherche en master est requise sur des objets et sources médiévales en lien avec tout ou partie des dossiers à explorer : histoire du corps, histoire de la pensée juridique, histoire du handicap,etc.. Le ou la candidate devra également être sensibilisé.e aux enjeux de la pluridisciplinarité, les réflexions épistémologiques et méthodologiques mobilisables des régimes de genre, des disability studies, de l’anthropologie juridique.
 

Calendrier et procédure
Pièces à envoyer avant le 15 janvier 2021

à carole.avignon@univ.angers.fr et mireille.loirat@univ-angers.fr :
un curriculum vitae académique
une lettre de motivation
la version électronique (.pdf) du mémoire de Master-2 (ou équivalent)

Dates prévisionnelles du contrat : 1e avril 2021-31 mars 2024 


Jury

Un jury composé de Thomas Deswarte (professeur d’histoire du Moyen Age), Carole Avignon (maîtresse de conférences en histoire du Moyen Age), Marta Madero (professeur d’histoire du Moyen age) et Patrice Marcilloux (professeur d’archivistique, directeur de l’ED STT) sélectionnera les candidatures recevables et se réserve la possibilité d’organiser un entretien oral (en visio-conférence) courant février 2021.

mercredi 16 décembre 2020

Galien et la réception arabe du Timée

Galen and the Arabic Reception of Plato's Timaeus
 

Aileen R. Das



Publisher : Cambridge University Press
October 15, 2020
Hardcover : 320 pages
ISBN-13 : 978-1108499484



This first full-length study of the Arabic reception of Plato's Timaeus considers the role of Galen of Pergamum (129–c. 216 CE) in shaping medieval perceptions of the text as transgressing disciplinary norms. It argues that Galen appealed to the entangled cosmological scheme of the dialogue, where different relations connect the body, soul, and cosmos, to expand the boundaries of medicine in his pursuit for epistemic authority – the right to define and explain natural reality. Aileen Das situates Galen's work on disciplinary boundaries in the context of medicine's ancient rivalry with philosophy, whose professionals were long seen as superior knowers of the cosmos vis-à-vis doctors. Her case studies show how Galen and four of the most important Christian, Muslim, and Jewish thinkers in the Arabic Middle Ages creatively interpreted key doctrines from the Timaeus to reimagine medicine and philosophy as well as their own intellectual identities.

Thermalisme et Politique

Thermalisme et Politique (XVIIe – XIXe siècle)

Séminaire 



Année 2021 – Paris / Vichy



LARCA (UMR 8225) et ICT (EA 337), Université de Paris 

IHRIM (UMR 5317), Université Clermont Auvergne 

Avec le soutien du Labex Comod, de l’IUT Clermont Auvergne et de la Ville de Vichy



Un séminaire organisé par Samuel Cuisinier-Delorme (MCF, Université Clermont Auvergne), Sophie Vasset (MCF, Université de Paris) et François Zanetti (MCF, Université de Paris). 



Vendredi 15 Janvier 2021 – 15h/18h : 

Stratégies commerciales : l’eau dans tous ses états 

(séance commune avec le séminaire “Histoire de la médecine, des savoirs sur le corps et de la mort” de l’EHESS) 

Lieu : séance en ligne (lien sur demande)


- Mathilde Martinais (ICT, Université de Paris) : « Bains liquides ou bains de vapeurs : concurrences thérapeutique et commerciale entre deux états de l'eau (France - premier XIXe siècle) » 

- Philip Rieder (IEH2, Université de Genève) : « La pharmacie Gosse et les eaux minérales artificielles à Genève (1789-1805) » 



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Mardi 9 février 2021 – 10h/12h : 

Institutionnalisation des savoirs chimiques et thérapeutiques 

(séance commune avec le séminaire « Histoire des savoirs à l’époque moderne ») 

Lieu : Université de Paris – Campus Grands Moulins. 


- Armel Cornu-Atkins (Université d’Uppsala, Suède) : « Les critères d’évaluation d’une eau minérale au XVIIIe siècle : entre chimie, médecine et commerce » 

- Isabelle Robin (CRM, Sorbonne Université) : « Un médecin et les eaux minérales. Savoirs, pratiques et usages au début du XVIIIe siècle. » 



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Jeudi 11 mars 2021 – 16h/18h : 

Politiques thermales en France au début du XIXe siècle 

Lieu : Vichy, Salon d’Honneur de l’Hôtel de Ville 


- Olivier Faure (LARHRA, Université Jean Moulin – Lyon 3) : « Un thermalisme populaire dans la première moitié du XIXe siècle » 

- Steve Hagimont (CERTOP, Université de Versailles-Saint-Quentin) : « Le rôle des eaux thermales dans les politiques de développement territorial (Pyrénées, première moitié du XIXe siècle) » 


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Jeudi 8 avril 2021 – 11h30/13h30 : 

Thermalisme dans les espaces coloniaux : le cas des Caraïbes 

(séance commune avec le séminaire “Histoire politique des sciences” de l’IHMC) 

Lieu : Centre Mahler – 9, rue Mahler - M° Saint Paul. 


- Amanda E. Herbert (Folger Shakespeare Library, Washington DC) : « Spa Medicine and Body Politics in the British Atlantic » 

- François Regourd (Mondes Américains - ESNA, Université Paris Nanterre) : « Les eaux thermales dans les colonies antillaises françaises du XVIIIe siècle » 


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Lundi 10 mai 2021 – 16h30-18h30 : 

Thermalisme et sociabilités féminines 

Lieu : Université de Paris 


Séance commune avec le GIS Sociabilités/Sociability du long dix-huitième siècle (1650-1850)” - Université de Paris. 


Table ronde avec Annick Cossic (HCTI, Université de Bretagne Occidentale), Elaine Chalus (University of Liverpool) et Rachael Johnson (Kingston University). 


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Jeudi 20 mai 2021 – 16h/18h : 

Satire politique et thermalisme dans les aires britannique et germanique 

Lieu : Vichy, Salon d’Honneur de l’Hôtel de Ville 


- Anne-Sophie Gomez (CELIS, Université Clermont Auvergne) : « La représentation de Marienbad dans les cartes postales (humoristiques) illustrées au tournant du XIXe et du XXe siècle » 

- Brigitte Friant-Kessler (Université Polytechnique des Hauts de France, Valenciennes) : « Dynamiques sociales, culturelles et corporelles d’une cure à Bath : une approche graphique et satirique du thermalisme aux XVIIIe-XIXe siècles en Grande Bretagne » 


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7 Juin 2021 – horaires à préciser : 

Arts et politique dans les cités thermales 

Lieu :Vichy, Salon d’Honneur de l’Hôtel de Ville 


- Katleen Vermeir & Ronny Heiremans (artists) and Luke Mason (legal philosopher) : « 7 Walks (a re-enactment in the city of Spa): the art of governing natural and cultural resources » 

- Théophile Bonjour (Année de préparation au doctorat - EHESS / CNSMDP) : « Pratiques et économie de la musique dans les villes thermales : une exploitation touristique de l’eau minérale » 


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Contacts : 

Samuel Cuisinier-Delorme (samuel.cuisinier-delorme@uca.fr) 

Sophie Vasset (sophie.vasset@u-paris.fr) 

François Zanetti (francois.zanetti@u-paris.fr) 


Carnet Hypothèses (en cours de construction) : http://thermal1719.hypotheses.org

mardi 15 décembre 2020

Krisis

Krisis
ou la décision génératrice. Épopée, médecine hippocratique, Platon



Vivien Longhi

Presses Universitaires du Septentrion
Nb de pages 322 p. 
2020
ISBN-13 978-2-7574-3144-3


La krisis des anciens Grecs n'est pas notre concept moderne de crise, profondément modifié avec le temps. Que signifie-t-elle dès lors ? Il faut un retour aux sources de la notion, à savoir aux premiers textes grecs qui lui donnent une place majeure. La polysémie du mot grec, frappante, peut sembler faire obstacle à toute détermination d'une signification. Pourtant, l’enquête philologique proposée, attentive à la pluralité des sens en contexte, ne renonce pas à l’exigence de formuler une conception d’ensemble de la notion. C’est que la krisis des Grecs a bien, dans les textes où elle est analysée, poésie épique archaïque, médecine hippocratique, philosophie de Parménide et de Platon, des traits généraux qui la structurent. Elle peut se concevoir comme une décision génératrice, au sens physique du terme, dotée d’une temporalité de la rupture, savamment pensée et mise en scène.

Construire une histoire du handicap et de la surdité au travers des siècles

Construire une histoire du handicap et de la surdité au travers des siècles

Appel à communication

Séminaire bimensuel d’étude francophone
Première séance le 7 avril 2021

Ce séminaire sera interprété en langues des signes.

Alors que les synthèses sur l’histoire du handicap et de la surdité à toutes les époques historiques se multiplient actuellement dans la littérature anglo-saxonne, aucun ouvrage collectif n’a été publié dans la sphère francophone depuis le début des années 2000[1]. Les chercheurs qui s’intéressent à l’histoire du handicap et de la surdité de l’espace francophone sont aujourd’hui assez isolé-e-s, les réseaux étant constitués uniquement autour de thématiques particulières (cécité[2], surdité[3]) ou de période historique (comme le XXe siècle). L’histoire du handicap et celle de la surdité à l’époque contemporaine ont pris des chemins divergents. Les chercheurs sur l’histoire de la surdité ont fondé leurs approches sur une conception culturelle de la surdité, conformément aux revendications portées par les mouvements associatifs sourds. Ne se reconnaissant pas dans la disability history, ils ont construit leurs propres réseaux scientifiques internationaux et ont construit une histoire de la surdité distante – parfois même hermétique – de celle du handicap. Les histoires du handicap et de la surdité ne se croisent donc que rarement, même si elles s’entremêlent au cours de l’époque contemporaine : les sourds luttent d’ailleurs aux côtés des aveugles pour conquérir le droit à une éducation gratuite, laïque et obligatoire au cours des années 1930. Ce séminaire bimensuel a pour objectif de remédier à cette situation, en structurant un réseau francophone de recherche sur l’histoire du handicap et de la surdité toutes périodes historiques confondues.

La constitution d’un réseau francophone est d’autant plus urgente que le champ disciplinaire de l’histoire du handicap et de la surdité connaît actuellement un renouvellement considérable des méthodes et des approches scientifiques. Pendant de nombreuses années, le handicap a été considéré sous l’angle de l’histoire sociale de la marginalité, de la pauvreté et de la déviance. Dans les années 2000, les chercheurs ont clairement admis que la signification et donc l’expérience du handicap changeaient au fil du temps dans une culture donnée et entre cultures différentes[4]. Concernant la période médiévale, par exemple, la plupart des ouvrages publiés jusqu’à présent sont soit des études approfondies centrées sur des cas particuliers, soit des propos assez généraux sur la société étudiée[5]. De plus, les thématiques centrales divergent selon les époques : les chercheurs intéressé-e-s par les époques médiévale et moderne prêtent un intérêt considérable au poids de la religion, ce qui n’est pas le cas pour l’époque contemporaine. La littérature historique sur la période contemporaine a évolué d’un intérêt pour les politiques publiques, l’action des institutions éducatives[6], celle des associations[7] ou la trajectoire biographique ou l’action des grands personnages historiques (médecins, éducateurs), vers des approches transnationales[8] ou davantage biographiques[9], ou vers des approches plus intersectorielles, prenant en compte le genre ou la race. Dans le paradigme intersectionnel, le « handicap » ne constitue que l’une des multiples caractéristiques identitaires de l’individu. Seuls quelques travaux historiques ont pris en compte ce mode de pensée interdisciplinaire[10].

La littérature sur le handicap s’est rapidement développée après 2005, en s’appuyant sur une approche qui présente le handicap comme un phénomène socioculturel. Dans ces ouvrages, le handicap est mis en contraste avec la normativité au niveau conceptuel : il est conçu comme ce qui s’écarte des « normes » culturellement constituées à un moment donné[11]. En tant qu’histoire culturelle, l’histoire du handicap et de la surdité doit prendre en compte les continuités et les changements passés, en cultivant une vision à long terme entre les époques antiques et contemporaines, révélant les significations plurielles du handicap et de la surdité à travers les siècles[12]. Elle aurait avantage à considérer également les significations du handicap et de la surdité des territoires non occidentaux, afin de mieux cerner la manière dont les nombreuses vagues de migrations ont interprété le handicap et la surdité. Cette approche culturelle permet aussi de mettre en lumière la participation individuelle et collective des personnes handicapées aux rituels sociaux à différentes époques[13], une participation qui peut aussi être éclairée par l’archéologie[14].

Nous souhaiterions inviter toutes personnes intéressées, quelque que soit leur discipline d'origine, à envisager plus particulièrement trois types de communications :

-          Des communications visant à synthétiser les principales caractéristiques de l’histoire des personnes handicapées ou sourdes, ou d’une catégorie spécifique de personnes handicapées pour chaque période historique ou pour une période historique délimitée, afin de faire un bilan de la littérature existante.

-          Des communications sur les nouvelles problématiques de recherche dans ce champ, aux différentes périodes historiques. Les jeunes chercheurs (masters et doctorants) sont particulièrement invités à présenter l’avancée de leurs projets de recherche.

-          Des communications sur la question des méthodes et des sources pour écrire l’histoire du handicap.

 

Les propositions de communications sélectionnées seront présentées lors de la séance de lancement du séminaire le 7 avril 2021 ou lors des séances suivantes (juin, septembre, novembre). Nous sommes favorables à une conception très souple de la catégorie de personne handicapée, qui prend en compte également les maladies chroniques conduisant à des incapacités.

 

Les propositions de communication composées d’environ 500 mots et d’une courte présentation biographique doivent être envoyées avant le 15 janvier 2020 aux adresses gildas.bregain@ehesp.fr et ninon.dubourg@gmail.com.

Comme cet événement scientifique est couplé avec la Conférence ALTER, les propositions de communication doivent être distinctes de celles données le lendemain (8 et 9 avril 2021).

               

 

Composition du comité scientifique :

                Yann Cantin (Maître de conférence sur l’histoire des sourds, Université Paris 8).

                Valérie Delattre (archéo-anthropologue à l’INRAP).

                Caroline Husquin (Maîtresse de conférence en histoire antique, Université de Lille).

                Olivier Richard (Professeur d’histoire médiévale, Université de Strasbourg).

                Pieter Verstraete (Professeur associé en études du handicap, KU Leuven).



[1]     C. Barral, F. Paterson, H.-J. Stiker, M. Chauvière, L’institution du handicap. Le rôle des associations, PUR, 2000 ; A. Gueslin, H-J. Stiker (eds.), Handicaps, pauvreté et exclusion dans la France du XIXe siècle, Les éditions de l’Atelier, 2003 ; F. Collard, E. Samama (eds.), Handicaps et sociétés dans l’histoire, L’estropié, l’aveugle et le paralytique de l’Antiquité aux temps modernes, L’Harmattan, 2010.

[2]     Ce réseau international des historiens de la cécité a été constitué par C. Kudlick et Z. Weygand à l’issue du colloque international « Histoire de la cécité et des aveugles. Représentations, institutions, archives » organisé en juin 2013 (publié dans un numéro spécial de la revue de philosophie Corpus, n° 67,2014 : « Éléments pour une contre-histoire de la cécité et des aveugles », dirigé par M. Chottin). Un deuxième colloque international « Blind Creations » organisé par V. Warne et H. Thompson s’est tenu à Royal Holloway en juin 2015 (publié dans le Canadian Journal of Disability Studies Vol.8 N°6, 2019, co-dirigé par les H. Thompson et M.F. Arentssen : « Cécités et Créations »). Puis, en juin 2016, un troisième colloque « Jacques Lusseyran entre cécité et lumière. Regards croisés », s’est tenu à la Fondation Singer-Polignac (publié dans un ouvrage collectif intitulé Jacques Lusseyran, entre cécité et lumière, co-dirigé par M. Chottin, C. Roussel et Z. Weygand). Un projet de quatrième colloque est en cours, à l’initiative de V. Warne, H. Thompson et M. Chottin.

[3]     Les réseaux de la Deaf History international se sont constitués depuis 1991, plus de dix conférences internationales ont déjà été organisées dans différents pays européens et nord-américains.

[4]     C. Kudlick, « Disability History : Why We Need Another “Other” », The American Historical Review, 108-3, 2003, pp. 763‑793. Voir également : W. J. Turner, T. V. Pearman (eds.), The Treatment of Disabled Persons in Medieval Europe : Examining Disability in the Historical, Legal, Literary, Medical, and Religious Discourses of the Middle Ages, EMP, 2010.

[5]     I. Metzler, A Social History of Disability in the Middle Ages : Cultural Considerations of Physical Impairment, Routledge, 2013.  J. Hsy, T. V. Pearman, J. R. Eyler (eds.), A Cultural History of Disability in the Middle Ages, Bloomsbury, 2020

[6]     F. Buton, L’administration des faveurs. L’Etat, les sourds et les aveugles (1789-1885), PUR, 2009 ; P. Bourgalais, Les miroirs du silence. L’éducation des jeunes sourds dans l’Ouest 1800-1934, PUR, 2008.

[7]     Par exemple, Y. Cantin, La communauté sourde de la Belle Époque, Archives et Culture, 2019.

[8]     G. Brégain, Pour une histoire du handicap au XXe siècle. Approches transnationales (Europe et Amériques), PUR, 2018.

[9]     A. Cantin, Y. Cantin, Dictionnaire biographique des grands sourds de France, Archives et Culture, 2017.

[10]   M. Kaba, « Quelle place pour une perspective de genre dans la disability history ? Histoire du corps des femmes et des hommes à travers le handicap », Traverse, Revue d’histoire, n°3, 2006, p. 47-60. S. Barsch, A. Klein, P. Verstraete (eds.), The Imperfect Historian : Disability Histories in Europe, Peter Lang, 2013 ; C. Krötzl, K. Mustakallio, J. Kuuliala (eds.), Infirmity in Antiquity and the Middle Ages : Social and Cultural Approaches to Health, Weakness and Care, Ashgate, 2015.

[11]   E. Bösl (ed.), Disability History : Konstruktionen von Behinderung in der Geschichte, Transcript, 2010, p. 29‑43 ; C. Nolte (ed.), Homo debilis : Behinderte, Kranke, Versehrte in der Gesellschaft des Mittelalters, Didymos, 2009 ; J. Eyler (ed.), Disability in the Middle Ages : Reconsiderations and Reverberations, Ashgate, 2010.

[12]   R. M. Toivo, S. Katajala-Peltomaa, Lived Religion and the Long Reformation in Northern Europe c. 1300–1700, Brill, 2016.

[13]   Voir la série A Cultural History of Disability in ... (Antiquité : C. Laes (ed.) ; époque médiévale : J. Hsy, T. Pearman, J. Eyler (eds.) ; Renaissance : S. Anderson, L. Haydon (eds.) ; dix-huitième siècle : D. C. Gabbard, S. B. Mintz (eds.) ; long dix-neuvième siècle : J. Huff, M.S. Holmes (eds.) ; âge moderne : D. T. Mitchell, S. L. Snyder (eds.)).

[14]   V. Delattre (ed.), Décrypter la différence : lecture archéologique et historique de la place des personnes handicapées dans les communautés du passé, Paris, Les Défis De La Civilisation, CQFD, 2009.