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mardi 19 mai 2026

Les sources de l'histoire infirmière

Narrating Nursing: Methods and Sources in Nursing History and Ethics 

Call for Papers 

ENHE 9/2027


Diaries, letters, and other personal artifacts open up new perspectives on the history and ethics of nursing. As ego documents, these sources illuminate the everyday realities of care and the lived experiences of nurses that often remain invisible in institutional or po-licy documents. In parrallel, qualitative methods, such as interviews and reflective diaries, play an important role in nursing ethics research, enabling scientific examination of ethi-cal practice and nurses‘ moral perspectives.

This planned issue invites contributions that explore the micro-level of nursing practice from both historical and ethical perspectives. It seeks to foreground the historical value of individual experiences, whilst critically reflecting on how these perspectives relate to wider social, cultural and professional developments or people‘s health.

At the same time, the issue welcomes contributions that engage with the role of individual theorists, leaders or reformers in nursing history and ethics. We encourage analyses that go beyond the „great pioneer“ narratives and situate individual actors within their social, cultural and professional contexts.

Methodological reflections on working with ego documents or qualitative material in nursing history and/or nursing ethics are particularly encouraged.


Possible historical questions and topics to consider:
– biographical approaches to nursing history
– diaries and correspondence as sources of nursing history
– visual and material sources in nursing history
– biography and influence of individual actors in nursing reform and theory
– tensions between individual agency and collective professional identities

Possible ethical questions and topics to consider:
– Diaries and/or qualitative interviews as a methodological approach to explore and capture nursing ethical practice
– Biography and influence of individual actors in nursing reform and ethical theory
– the moral agency of nurses
– shifts in the understanding of patient rights
– the use of film or theatre in grappling with ethical questions in nursing education


Deadline for abstracts: June 30, 2026

Deadline for manuscripts: November 30, 2026


Please note the following remarks on the concept of the European Journal for Nursing History and Ethics:
The journal creates a dialogue between the history and the ethics of nursing, while providing new impulses for advancing the subfields of the history as well as the ethics of nursing. Historians are asked to include the ethical dimension of the topic into their sub-mitted manuscript; likewise, researchers interested in ethics are requested to reflect on the historical dimensions of their manuscripts. This does not mean that articles on ethics should be preceded by a historical overview in the style of a manual. Rather the latest developments and socio-political debates that have led to the current issues in the ethics of nursing should be put in their historical context and be used in the analysis. Likewise, papers on the history of nursing should address ethical questions within the historical context or refer to current issues in the ethics of nursing. The linking of historical and ethical dimensions is desired in each article, but not a prerequisite for publication. The journal publishes original research both on European history and the history of the re-ciprocal relationships and connections of European and non-European societies.
The journal only publishes original contributions. When submitting their manuscript, au-thors are required to declare that their text has not already been submitted or published elsewhere. Publishing in this Open Access journal is free of charge.
 

Please submit your abstract (max 500 words) in English and separately a short CV by June 30, 2026 to Prof. Dr. Karen Nolte: karen.nolte@histmed.uni-heidelberg.de, Hugo Schalk-wijk: h.schalkwijk@venvn.nl and Prof. Dr. Geertje Boschma Geertje.Boschma@ubc.ca

 

The European Journal for Nursing History and Ethics is an interdisciplinary Open Access and peer-reviewed e-Journal spanning the Humanities, Nursing Science, Social Sciences, and Cultural Studies. The journal is published online once a year, with each edition having an individual theme and an open section that contains articles on various topics. In addition, the “Forum” and “Lost and Found” sections offer the opportunity to publish shorter artic-les on current debates or to present remarkable objects, texts, pictures or movies with relevance to nursing history and ethics and to discuss their significance.
The Journal is seeking contributions to
• the open section
• themed section
• Lost and Found
• Forum 

samedi 2 mai 2026

Canguilhem et les erreurs du vivant

Canguilhem et les erreurs du vivant


Appel à contributions


Cahier thématique de Philosophia Scientiæ 32/1 (février 2028)

Editeurs invités :

Marco Dal Pozzolo (Paris Cité/Caphés-ENS-CNRS)

Océane Gustave (RDS-ENS)

Pierre Oliver Méthot (Faculté de philosophie/Université Laval)

 

Date limite de soumission : 1er janvier 2027

Date de notification : 1er avril 2027

Version finale : 1er septembre 2027



Adresses de soumission : marco.dal-pozzolo@u-paris.fr ; oceane.gustave@ens.psl.eu ; pierre-olivier.methot@fp.ulaval.ca



Description

Dans son texte «  La vie : l’expérience et la science  », le dernier qu’il a rédigé, Michel Foucault place le concept d’erreur au centre de la philosophie de Georges Canguilhem, au carrefour de ses travaux épistémologiques et de sa philosophie biologique : «  Cet historien des rationalités, lui-même si “rationaliste” est philosophe de l’erreur  ; je veux dire que c’est à partir de l’erreur qu’il pose les problèmes philosophiques, disons plus exactement le problème de la vérité et de la vie  » (Foucault 1994).

On peut distinguer deux voies d’investigation parallèles par lesquelles le concept d’erreur a été travaillé par Canguilhem durant sa carrière. Ce concept se retrouve d’abord dans ses écrits des années 1930, où il est pensé dans le cadre de ses premières réflexions sur la psychologie avant de se transposer dans sa philosophie de la technique puis sa philosophie biologique avec la thèse de médecine de 1943. Canguilhem y reviendra ensuite plus spécifiquement dans les « nouvelles réflexions » (1966) pour rendre compte des « erreurs innées du métabolisme » (aujourd’hui appelées maladies génétiques héréditaires) ainsi que dans plusieurs écrits de cette période, où il rappelle que « la vie aurait donc abouti par erreur à ce vivant capable d’erreur » (Canguilhem 2018a). Dans son Discours de réception de la Médaille d’or du CNRS en 1987, il écrira que « lutter contre la maladie c’est tenter d’aider la vie à se reprendre de quelque erreur » (Canguilhem 2019).

Mais parallèlement à sa philosophie biologique et médicale, Canguilhem a thématisé l’erreur dans le cadre de ses travaux d’épistémologie historique. Il y consacra des cours à l’Université de Strasbourg durant les années 1940 et ce thème sera au cœur de ses enseignements à son arrivée à la Sorbonne, en 1955, comme en témoigne son cours sur « La science et l’erreur ». On ne peut pas négliger l’influence de Gaston Bachelard pour qui «  il ne saurait y avoir de vérité première. Il n’y a que des erreurs premières  » (Bachelard 2002), auteur à qui Canguilhem reconnaît une manière originale d’articuler science et erreur. (Canguilhem 2023 ; Fedi et al. 2023).

Récemment, Michele Cammelli a proposé une analyse philosophique de la question de la subjectivité et de l’erreur, en interprétant la position de Canguilhem dans la confrontation avec Descartes et Nietzsche (Cammelli 2022), alors que Samuel Talcott a reconstruit la quasi-intégralité du parcours intellectuel de Canguilhem au prisme de l’erreur (Talcott 2019). D’autres études ont approfondi l’usage et la postérité du concept d’erreur chez Canguilhem (Limoges 1994) à propos de sa lecture de la biologie moléculaire et de la génétique dans les années 1960, en mettant en évidence les tensions entre ces écrits et sa production antérieure (Talcott 2014 ; Loison 2018 ; Morange 2008).

L’objectif de notre numéro est d’aborder l’erreur en tant qu’outil conceptuel pour penser le vivant et différents enjeux épistémologiques soulevés par les sciences biomédicales contemporaines. Nous proposons donc d’étudier l’application de l’erreur au-delà des seules maladies génétiques héréditaires. En effet, sans affirmer qu’à chaque maladie correspond une erreur, nous pensons que la grille de lecture des « erreurs du vivant » ouvre la voie à une analyse plus générale des maladies tout en conservant l’acquis canguilhémien de la dimension irréductiblement « qualitative » du pathologique. Plus spécifiquement, notre dossier a pour but d’approfondir et d’étendre l’étude sur l’articulation entre la notion d’erreur et la science du vivant, au-delà du seul domaine de la biologie moléculaire et de la génétique. Il s’agira de retracer la fécondité de ce concept au sein des écrits de Canguilhem et d’identifier les points de contacts possibles entre sa philosophie biologique et son épistémologie historique, et de prolonger ses problèmes dans les débats actuels concernant le vivant et la vie.

La question de l’erreur pourra ainsi être explorée dans le dossier en se référant à une multiplicité de sujets, dont ceux ci-dessous constituent une liste non exhaustive. Comme nous l’avons rappelé, le concept d’erreur est mobilisé par Canguilhem pour interpréter les maladies génétiques. Dans un tout autre sens, l’anaphylaxie étudiée par Sir Henry Dale et les phénomènes allergiques sont pour Canguilhem des erreurs physiologiques, qui consistent dans la «  démesure de la riposte organique  » (Canguilhem 2021b) ; comme s’il s’agissait d’un mauvais calcul de l’organisme. Déjà définie dans la thèse de médecine comme une «  sursensibilité acquise  », l’anaphylaxie est rangée par Canguilhem dans le cadre des constantes à valeur répulsive (Canguilhem 2021a).

Canguilhem s’est aussi intéressé dans ce cadre aux «  maladies de l’adaptation  », dont l’exemple privilégié pour le philosophe est le syndrome de stress de Hans Selye. Comme le dit le pionnier des études sur le stress, «  il est clair que, contrairement à l’opinion générale, la nature se trompe parfois  » (Selye 1974) ; dans ce cas, l’erreur du vivant consiste dans une réaction qui dépasse son but et continue après que l’agression de l’agent extérieur a pris fin. Sujet relativement peu évoqué par Canguilhem, l’auto-immunité est un processus nécessaire au maintien en vie et à l’intégrité de l’organisme : on parle d’auto-immunité physiologique. Cependant, il existe aussi une auto-immunité pathologique par laquelle des parties de l’organisme se trouvent être systématiquement attaquées par le système immunitaire. Dans ce cas précis, le système immunitaire ne fait plus la distinction entre ce qui est néfaste et ce qui est bénéfique à l’organisme ; en somme, il n’arrive plus à passer au crible c’est-à-dire à faire preuve de discernement. Ainsi, l’auto-immunité pathologique consiste à se tromper de cible.

Dans « La question de la normalité dans l’histoire de la pensée biologique », Canguilhem reprend l’analyse de Descartes de la Méditation sixième. Il n’y a pas de différence entre une horloge réglée et une horloge déréglée. En revanche, « la soif qui porte l’hydropique à boire » est, selon Descartes, une « véritable erreur de la nature » (Canguilhem 2018). On pourrait ici parler d’une erreur de dosage, ou d’une relation entre dysfonctionnement physiologique et survie qui caractérise le vivant. On pourrait aussi se demander également si la douleur consiste au fond dans une erreur du vivant. Si l’on reprend la lecture qu’en donne René Leriche, « la douleur n’est pas dans le plan de la nature » et constitue « un phénomène individuel monstrueux » (Leriche 1940 ; Canguilhem 2021). Le problème posé par Leriche peut être actualisé en montrant la tension entre la fonction d’utilité de la douleur pour l’espèce qui et l’expérience de l’individu, ainsi que celle entre l’objectivation médicale de la douleur et le vécu du patient (et on peut également se demander si des troubles comme l’asymbolie à la douleur et l’insensibilité congénitale à la douleur remettent en question la thèse de Leriche).

Un autre domaine où la question de l’erreur (ou plutôt de l’errance) de la vie peut être mobilisée est celui de la tératologie. Puisque la vie est « tentative dans tous les sens » (Canguilhem 2021c), qu’elle se caractérise par des normes et non par des lois, elle tolère les monstruosités c’est-à-dire les déformations de la structuration et de la morphologie. De ce point de vue les monstruosités sont des erreurs (des déviations) de la forme qui révèlent le caractère non nécessaire de cette dernière. L’articulation entre vie et erreur peut être également élargie à la relation organisme-milieu et à ses pathologies. En s’appuyant par exemple sur les concepts de disruption et de résilience on pourrait se demander si d’un point de vue canguilhémien la perte massive de biodiversité d’un milieu ou le dérèglement du développement des corps dû aux perturbateurs endocriniens ne sont pas finalement des erreurs du vivant humain (Montévil 2024). Finalement, l’humain compromet lui-même les conditions de sa vie organique, en mettant en péril sa propre santé et celle des écosystèmes.

Enfin, un autre domaine à explorer est celui des erreurs dans la vie psychologique. Les relations entre erreur et psychologie chez Canguilhem peuvent être observées de deux façons : du point de vue d’une erreur méthodologique et des erreurs de la vie psychologique (Canguilhem 2025). La première consiste à traiter les secondes comme des erreurs fonctionnelles, là où elles sont en réalité « la conséquence plus lourde erreur morale » consistant à « traiter l’homme comme un moyen ». Si les erreurs de la vie psychologique rendent raison de la vérité du statut du sujet et de ses valeurs, elles obligent la psychologie à se concevoir comme sa connaissance spécifique et adéquate.

En somme, ce dossier s’articule autour d’une double finalité : rendre compte de la fécondité du concept d’erreur pour la biologie contemporaine à partir des écrits de G. Canguilhem, et poursuivre l’examen de cette notion chez ce dernier à l’intersection entre philosophie biologique et épistémologie historique.

Le dépôt des textes en vue de l’évaluation anonyme sera précédé par une journée d’étude sur le même thème organisée par les directeurs de ce dossier et qui aura lieu à Paris le vendredi 16 octobre 2026. Nous demandons aux personnes intéressées de transmettre aux responsables du dossier une proposition d’intervention de 500 mots maximum avant le 1er septembre. Les soumissions d’articles pour le numéro et les propositions d’intervention pour la journée d’étude sont indépendantes l’une de l’autre.



Instructions

Les manuscrits doivent:

- Être originaux, et ne peuvent pas être en cours de soumission pour une autre publication,

- Être écrits en anglais ou en français,

- Être préparés pour une évaluation anonyme en double aveugle,

- Contenir un résumé en français et un résumé en anglais (200-300 mots),

- La longueur des articles est limitée à 50 000 caractères/8 000 mots (espaces, résumés bibliographie et notes compris).

- Etre soumis en LaTeX, Word ou OpenOffice (https://philosophiascientiae.revues.org/449)

- Être envoyés aux adresses suivantes : : marco.dal-pozzolo@u-paris.fr ; oceane.gustave@ens.psl.eu ; pierre-olivier.methot@fp.ulaval.ca

Format de l'article, voir les instructions aux auteurs http://philosophiascientiae.revues.org/452



Bibliographie

Bachelard, G., « Idéalisme discursif », 1934-1935, in Études, Paris, Vrin, 2002.

Cammelli ,M., Canguilhem philosophe. Le sujet et l’erreur, Paris, PUF, 2022.

Canguilhem, G., « Sur une épistémologie concordataire », in Œuvres complètes, t. IV : résistance, philosophie biologique et histoire des sciences 1940-65, Paris, Vrin, 2015.

Canguilhem, G., « Le concept et la vie », Œuvres complètes, t. III : écrits d’histoire des sciences et d’épistémologie, Paris, Vrin, 2018a.

Canguilhem, G., « La normalité dans l’histoire de la pensée biologique », in Œuvres complètes : écrits d’histoire des sciences et d’épistémologie, t. III, Paris, Vrin, 2018b.

Canguilhem, G., « Discours de réception de la médaille d’Or du CNRS », in Œuvres complètes, t. V, Paris, Vrin, 2019.

Canguilhem, G., « Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique », in G. Canguilhem », Œuvres complètes, t. II : Écrits de médecine et philosophie : les thèses, Paris, Vrin, 2021a.

Canguilhem, G., « Vingt ans après (1963-1966) – Les normes organiques chez l’homme », in G. Canguilhem, Œuvres complètes, t. II : Écrits de médecine et philosophie : les thèses, Paris, Vrin, 2021b.

Canguilhem, G., « La connaissance de la vie », Œuvres complètes, t. II : Écrits de médecine et philosophie : les thèses, Paris, Vrin, 2021c.

Canguilhem, G., « Philosophie à l’usage des élèves de l’enseignement secondaire et des étudiants de l’enseignement supérieur (1929-1932) », in Œuvres complètes, t. VI, Paris, Vrin, 2025.

Fédi, L., Nouailles, B., Petit, A. (dir.), Le problème de l’erreur dans la philosophie française. D’Auguste Comte à Gaston Bachelard, Paris, Vrin, 2023.

Foucault, M., « La vie : l’expérience et la science », in Dits et écrits 1954-1988, t. IV, Paris, Gallimard, 1994.

Leriche, R., La chirurgie de la douleur, Paris, Masson, 1940.

Limoges, C., « Errare Humanum Est : Do genetic errors have a future ? », in C. Cranor (ed.), Are Genes US ?, The Social Consequences of the New Genetics, New Brunswick, N.J., Rutgers University Press, 1994.

Loison, L., « Un enthousiasme paradoxal ? Georges Canguilhem et la biologie moléculaire (1966-1973) », Revue d’histoire des sciences, 71, 2, 2018.

Montévil, M., Disruption of biological processes in the Anthropocene : the case of phenological mismatch, Acta Biotheoretica, 73 (2), 2024.

Morange, M., «  Retour sur Le normal et le pathologique  », in A. Fagot-Largeault, C. Debru, M. Morange (dir.), Philosophie et médecine en hommage à Georges Canguilhem, Paris, Vrin, 2008.

Selye, H., Stress sans détresse, Montréal, La Presse, 1974.

Talcott, S., Georges Canguilhem and the problem of error, Cham, Palgrave Macmillan, 2019.

vendredi 1 mai 2026

La vie sociale des catégories psychiatriques

La vie sociale des catégories psychiatriques : théories et pratiques d’une épistémologie en mouvement (XVIIIe – XXIe)


Appel à contributions 

Volume spécial des Cahiers François Viète
(Volume III-24, parution mars 2028)

Éditrices : Audrey Higelin-Cruz (Sophiapol, Université Paris Nanterre et Centre Hospitalier Guillaume Régnier) et Agathe Meridjen-Manoukian (Institut des Sciences sociales du Politique, Université Paris Nanterre et Archives départementales du Val-de-Marne).


« Il est intéressant de remarquer que les psychiatres contemporains ont opéré dans leur propre discipline une rectification et une mise au point des concepts de normal et de pathologique, dont il ne paraît pas que les médecins et les physiologistes se soient bien soucié de tirer une leçon en ce qui les concerne. » Ainsi débute l’« Introduction au problème » de la thèse de Georges Canguilhem, Le normal et le pathologique (2013 [1943], p. 89). Cette proposition fondatrice inaugure une analyse des sciences attentive à la contextualisation historique et conceptuelle des catégories médicales, tout en s’inscrivant dans une réflexion critique sur les fondements des savoirs médicaux et psychiatriques. Canguilhem souligne notamment la capacité particulière de la psychiatrie à redéfinir ses propres concepts et à intégrer ces mouvements de redéfinition au coeur de son épistémologie. À la même période, Michel Foucault, dans une perspective également critique, propose dans La naissance de la clinique d’interroger les dispositifs et les conditions de possibilité de la pratique clinique : les instruments, les cadres théoriques préexistants, ainsi que les relations sociales qui structurent la production des savoirs, entre pairs comme dans l’interaction avec les patients.

A la suite des travaux issus et nuançant ces deux auteurs, nous affirmons que la psychiatrie (s’)est fondée et développée par la proposition régulière de catégories pour définir et délimiter la folie. La constitution des nosographies (Goldstein, 1987 ; Quetel, 2012) a nécessairement occupé une partie des travaux, souvent joins à une réflexion sur leur légitimité plus ou moins opérantes comme politiques publiques ou dans le corps social (Foucault, 1972 ; Castel, 1976 ; Gauchet et Swain, 2007). L’observations de ces catégories au fil du temps nous permet également de voir comme elles sont également des enjeux et des outils de questionnements voire de modifications de la discipline, par des mouvements politiques internes (Lantéri Laura, 1995 ; Papiau, 2017 ; Minard et Perrier, 2010), par une pression sociale externe (Fauvel, 2002) ou par résultante de nouvelles formes d’organisation médicale (Gay, 2018 ; Tartour, 2021).
L’histoire des classifications est soucieuse d’histoire sociale (Guillemain, 2018). Ces catégories se développent en lien avec des outils et techniques qui ont aussi leur histoire, méthode clinique faite d’observations et de notes soigneuses (Hess et Mendelsohn, 2010) et d’outils de mesure visant sans cesse à plus d’exhaustivité quantitative et de précision qualitative (Cases et Salines, 2004 ; Desrosières, 2010). Ces derniers vont de la chronométrie des tests cognitifs (pensons au test du « quotient intellectuel ») jusqu’à l’exploration microscopique du cerveau pour construire une matérialité mesurable de la santé mentale (Renneville, 2020 [2000] ; Fournier, 2012 ; Dupont et Cherici, 2015). Historiens et sociologues s’intéressent à ces classifications prises pour objets dans des approches aussi chronologiques que diachroniques (Henckes et Majerus, 2022 ; Autès, 2020). La production de ces catégories ne se limite cependant pas à un travail conceptuel : elle implique leur inscription dans des dispositifs classificatoires et dans des pratiques d’observation, de mesure et d’enregistrement qui contribuent à stabiliser les savoirs psychiatriques.


De ces catégories en mouvements cohabitent et se concurrencent conséquemment une multiplicité de « styles » thérapeutiques différents au sein d’une discipline « psychiatrie » (Haliday et Demailly, 2023), et tout un spectre épistémologique de catégories (Arminjon, Cherici et Méthot, 2022). On entendra ici par catégorie psychiatrique, de manière non exhaustive et pouvant être discutée au sein du numéro, un outil de regroupement et d’interprétation de différents ensembles de symptômes, de comportements ou d’expériences psychiques, considérés a priori distincts mais qui sont justement réunis au sein d’une même catégorie de pensée. Cette catégorie psychiatrique,
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qui prend souvent la forme d’une nosographie médicale, se construit entre des pratiques cliniques, scientifiques et sociales et peut être redéfinie voire délaissée.
C’est sur cette tension, ou cette complémentarité, entre la nécessité épistémologique de constituer des catégories englobantes d’une part et la multiplicité théorique et pratique de ces catégories d’autre part, qu’insiste ce numéro. Nous proposons d’étudier ces interactions et vies mouvantes des catégories dans le temps. Méthodologiquement, nous n’opposons pas directement théorie et pratique, ni savoir et savoir-faire, mais invitons l’enquête à se concentrer sur les allers et retours entre les deux, en précisant sur le cas psychiatrique certaines pistes issues d’un numéro antérieur1. Surtout, nous considérons la catégorisation comme une pratique en soi qui peut s’observer comme telle par des méthodes ethnographiques et plus largement soucieuses des environnements sociaux autour de la production scientifique (Bowker et Star, 2023). Plus précisément, ce ne sont pas tant les catégories isolées qui nous intéressent, le numéro ne visant pas à enrichir l’énumération des catégories psychiatriques, mais plutôt l’analyse de leur vie sociale, clinique et scientifique : comment les catégories sont-elles développées, appliquées, dupliquées, abandonnées, en interaction entre les savoirs constitués et le quotidien psychiatrique ? Qu’est-ce que l’analyse de la vie sociale des catégories nous permet de conclure sur l’épistémologie de la psychiatrie étudiée comme objet propre, historicisé et en mouvement ?

A la suite de cette interrogation générale, nous proposons trois axes : la psychiatrie à l’épreuve du terrain (i), le temps des savoirs (ii), de la leçon clinique à la concurrence (des) pratique(s) (iii).

1. La psychiatrie à l’épreuve du terrain
Ce premier axe vise à penser les usages de théories sur le terrain psychiatrique (qui n’est pas réduit aux murs de l’ancien hôpital) pour étudier comment leur application structure, restructure ou déstructure les catégories médicales. Il s’agit de penser ces savoirs mis à l’épreuve du terrain, en étudiant non seulement les finalités et modifications possibles mais aussi le processus qui confronte et articule théorie et pratique. Nous proposons de le faire dans un in situ psychiatrique qui doit être précisément analysé dans ses influences possibles sur les catégories et leurs usages et au fil du temps (Klein, Guillemain et Thifault, 2018). En ceci, l’axe propose d’éprouver au cas psychiatrique des approches développées dans un numéro antérieur des Cahiers François Viète sur les milieux de savoirs (Dumas Primbault et al, 2021) et des réflexions plus générales sur la réalité sociale, matérielle et charnelle des théories scientifiques (Waquet, 2015; Bert et Lamy, 2021) empreintes d’histoire sociale et de sociologie des sciences.
Les résultats de cette mise à l’épreuve empirique peuvent aussi être questionnés : loin d’être inévitables et d’être une réponse naturelle au terrain, il est pertinent de se demander de quoi les modifications ou non-modifications des catégories sont la construction. Que permettent-elles de saisir du psychiatre ou de la psychiatrie, et d’un horizon des possibles qui est aussi un univers scientifique pour l’étude ? Ici, des analyses réflexives des notions « d’échec » ou « d’impasse » cliniques sont particulièrement intéressantes pour nuancer un récit souvent positiviste des modifications théoriques par les pratiques.

Outre l’observation du retour à la théorie après la pratique, les analyses pourront également se maintenir à l’échelle du terrain et insister justement sur ce que les changements de pratiques nous permettent de saisir du terrain psychiatrique. A commencer par définir ce qu’est un terrain psychiatrique (un lieu ? des acteurs ? des objectifs ?) et dans quels cas empiriques quelles catégories sont déployées et éprouvées, par des modifications discrètes débattues localement : en ce cas, ce serait l’empirie même qui serait la catégorie à l’épreuve de la psychiatrie. Des enquêtes portant sur des terrains modifiés selon les catégories sont aussi pertinentes, tout comme l’inertie des catégories au-delà du premier terrain psychiatrique (Goffman, 1975).
Enfin, les objets et sujets de la psychiatrie peuvent être étudiés comme agissants dans la construction des catégories cliniques, volontairement ou non : pensons aux catégories coloniales et post-coloniales (Fanon, 2015 ; Wang, 2017 ; Metzl, 2020 ; Peiretti-Courtis, 2021 ; Marquis, 2021 ; Scarfone, 2021 ; Edwards-Grossi, 2021), catégories de genre (Arena, 2016 ; Edelman, 2003 ; Löwy, Gardey, 2000) ainsi que par exemple l’influence des revendications féministes en psychiatrie (Pache, 2023) , ou encore celles propres aux militaires (Young, 1995 ; Derrien, 2015 ; Guillemain, Tison et Lemire 2013).

2. Le temps des savoirs
Cet axe propose d’étudier des thèmes récurrents de l’historiographie scientifique, médicale et en particulier psychiatrique : les innovations, les retards, les obsolescences, et toutes nuances synonymiques évoquant de près ou de loin un fondement chronologique des savoirs. C’est cette chronologie induite qui est l’objet de l’analyse dans ses liens avec les catégories : comment leurs usages et modifications peuvent être influencés ou justifiés par un rapport au temps (Guillemain, 2020) ? Y a-t-il par exemple des phénomènes de « mode » en psychiatrie dans l’adoption ou l’abandon de certaines catégories ? Comment s’opèrent des « retours en arrière » qui défendent ou occultent les réusages d’anciennes approches ? A l’inverse, comment se construisent et se présentent des nouveautés (Young, 1995 ; Morgiève et Briffault, 2014) – et dans quelles mesures sont-elles nouvelles (Carroy, 1991 ; Chazal, 2002 ; Dupont et Cherici, 2015 ; Guillemain, 2017 ; Klein, 2019) ? En somme, nous proposons d’étudier la construction d’une mesure temporelle en psychiatrie, des conditions sociales et cliniques de cette mesure, et de ces influences réciproques avec les catégories.

C’est aussi une histoire du quotidien des catégories psychiatriques que nous proposons de développer. La banalité des usages ou non-usages des catégories n’est pas le temps mort de leur étude, qui ne peut se résumer aux faits plus brusques (invention, adoption, abandon). Pour comprendre les usages et appropriations des catégories, le temps long et répétitif du quotidien est nécessaire. Ce temps a priori univoque permet de conforter à chaque instant certains usages, ou de déceler de subtiles nuances qui permettent d’analyser plus précisément les changements plus visibles, ou encore ouvre certaines possibilités de méthodes comparatistes. La question de l’innovation médicale et des « nouveautés » déjà étudiée (Edgerton, 1998 ; Von Bueltzingsloewen, 2010 ; Demailly et Haliday, 2022) continue de nous intéresser par l’axe des conditions catégoriques de leur émergence ou concernant directement les catégories, en plus d’attendre des contributions portant sur des corolaires plus discrets comme des pratiques à la fois considérées théoriquement désuètes mais néanmoins maintenues. (Guillemain, 2006).

3. De la leçon clinique à la concurrence (des) pratique(s).Les catégories psychiatriques sont des entreprenariats scientifiques qui peuvent remporter l’adhésion ou l’opposition dans un « marché des classifications » (Ahnich, 2021). Même les projets de synthèse et de conciliation cliniques restent des tentatives supplémentaires d’affirmation de certaines classifications par rapport à d’autres (Demazeux 2013 ; Gratreau 2023). Le numéro s’intéresse aux luttes et enjeux derrière l’avènement, le déclin ou la non-prise de certaines catégories, aux niveaux théoriques comme pratiques, dans des découpages chronologiques qui sont propres à leur objet.

Etudier la trajectoire propre des catégories permet de suivre les conditions de circulation et de réception de ces catégories, y compris dans les cas de non-réception, de variations d’usages ou de mauvaise traduction : comment une catégorie peut-elle être appliquée différemment ? Les corpus scientifiques sont un terrain d’études féconds pour penser les réceptions réussies ou manquées (Afresne, 2021 ; Tesnière, 2021 ; Lemerle, 2024), les phénomènes d’hybridité ou de porosité avec d’autres disciplines (Darmon, 2005 ; Moutaud, 2012) voire les vies propres des classifications dans d’autres champs - par exemple les classifications psychiatriques dans le champ judiciaire (Guignard 2006; Walin 2023). Outre les disciplines reconnues dans les milieux académique ou institutionnels, les appropriations, concurrences et articulations des savoirs peuvent aussi permettre de réinterroger la dualité traditionnelle entre savoirs experts et profanes (Hazif-Thomas, Hanon, 2015) : pensons aux savoirs accusés de charlatanisme (Edelman, 2017 ; Guillemain, 2017 ; Faure et Guillemain, 2019), aux revendications et apprentissages militants (Gelly et Pavard ; 2016 ; Ruault, 2021), aux savoirs niés puis absorbés pendant la colonisation (Boumediene, 2016).
Cet axe est également l’occasion d’élargir le champ d’étude, de décloisonner la psychiatrie (Von Bueltzingsloewen 2015) pour saisir les catégories dans des contextes politiques et sociaux plus larges (Henckes, 2007 ; Brodiez-Dolino, Von Bueltzingsloewen, Eyraud, Laval et Ravon (dir.), 2014 ; Tartour, 2021). Le poids des décisions budgétaires dans l’administration de l’hôpital en général et dans la psychiatrie en pratique constitue déjà un corpus conséquent où le devenir des catégories peut être étudié spécifiquement (Tournay, 2007 ; Juven, 2016 ; Gelly et Spire, 2021 ; Gingras et Khelfaoui, 2021). Si le reste de l’appel insistait sur les contextes cliniques et donc notamment les catégories nosographiques, toutes les catégories peuvent aussi être pensées : les catégories médicales peuvent être proprement explicatives et non plus diagnostic, et surtout l’appel invite à articuler et à élargir aux différentes catégories en jeu dans l’espace psychiatrique, y compris les catégories administratives. Ces dernières peuvent être internes à la structure ou imposées par des décisions extérieures, et interagir entre elles par des processus de concurrence, d’hybridation ou d’appui. Elles peuvent aussi circuler d’un espace à l’autre, par exemple de la clinique à l’administratif. La normalisation et règlementation des catégories est enfin un objet pertinent, liant acteurs administratifs et médicaux, et construisant aussi de nouvelles catégories hybrides : les enquêtes médicales aux critères à l’intersection des médecins et d’autres agents (Delmaire, Nobi et Tortosa, 2022) ou les statistiques exigées par les autorités (Génard, Simoni, 2018 ; Martin, 2020 ; Lalanne Berdouticq, 2022).
 

1 « La classification comme pratique scientifique », dir. François Lê et Anne-Sandrine Paumier, Cahiers François Viète, 2016, III-1.
2 Numéro III-10 des Cahiers François Viète paru en 2021. 

CALENDRIER
Les contributions pourront être proposées en français ou en anglais. Le recueil des contributions se déroulera en trois temps :
- Avant le 15 juin 2026 : envoi aux éditeurs du dossier (agathe.meridjen@gmail.com et a.higelin@ch-guillaumeregnier.fr ) d’un document d’intention. Ce texte (.doc ou .odt) expliquera en 5 000 signes (espaces compris) le contenu de l’article en se référant aux termes et aux axes de l’appel à contribution. Il permettra une pré-sélection des articles Les auteur·e·s seront informé·e·s de la recevabilité de leur proposition d’ici le 15 juillet 2026.
- 1er décembre 2026 : pour les propositions acceptées, envoi par les auteur·e·s des articles (entre 30 000 et 50 000 caractères, espaces compris, liste de références non comprise). Il est demandé aux auteur⋅e⋅s de prendre connaissance de la charte de publication des Cahiers François Viète et de suivre les consignes éditoriales de la revue. Pour rappel, les articles seront expertisés par deux rapporteur·e·s selon la procédure en double aveugle.
- 1er novembre 2027 : remise des articles finalisés pour publication en ligne et papier en mars 2028.
 

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lundi 30 mars 2026

La matérialité de la psychiatrie

La matérialité de la psychiatrie 



Appel à articles 


Proposition de numéro thématique pour Ethnologie française
Portée par Audrey Higelin-Cruz (Sophiapol, Université Paris Nanterre ; CH Guillaume Régnier) et Agathe Meridjen-Manoukian (ISP, Université Paris Nanterre ; Archives dép. Val-de-Marne)



La psychiatrie est un champ de recherches exploré depuis longtemps. L’étude de cette discipline, de sa pratique et son développement, sont concomitants du développement de la psychiatrie elle-même. Les sociologues de la fin du XIXe siècle questionnent en effet les apports et limites des sciences des maladies mentales dans l’étude des sociétés, l’intégration ou non de la psychologie étant notamment au cœur de la querelle disciplinaire entre Gabriel Tarde et Émile Durkheim. Comme les aliénistes, ensuite appelé-es psychiatres, leurs réflexions s’appuient sur les descriptions de la patientèle asilaire via des bribes d’observations ou des aperçus statistiques souvent issus de la littérature médicale. Les terrains d’observation sont évidemment l’asile, pas toujours facile d’accès, la prison, l’espace public des rues ou encore le cercle restreint des familles qui garde un proche à domicile. Au XXe siècle, Allan Young intègre la méthode généalogique à son ethnographie d’un service psychiatrique prenant en charge des vétérans aux syndromes de stress post-traumatiques (P. Béhague, Lézé, 2015), et Georges Devereux (1970) promeut en France une ethnopsychanalyse influente. Étudiée pour sa fonction politique ou sociale, à la suite de Michel Foucault (1961) et de l’ouvrage séminal d’Erving Goffman (1968 ; traduction française 1975) notamment via l’internement à l’asile, la psychiatrie est aussi interrogée dans sa pratique quotidienne, au ras du sol, des patient-es et des professionnel-les. En filigrane, se dessine toute une impulsion ethnographique attentive aux détails. A la même période, la psychiatrie elle-même s’interroge à l’aide de l’ethnographie : la clinique de Fann à Dakar a été centrale dans le développement d’une ethnopsychiatrie toujours influente, et la psychothérapie institutionnelle se nourrit de sciences sociales (Gallien, Collignon, 2022).

Plus récemment, parmi les recherches qui s’intéressent à la psychiatrie depuis le début des années 2000, nombreuses sont celles qui mobilisent les méthodes ethnographiques (Monjaret, 2001 ; Velpry, 2006 ; Henckes, 2007 ; Moutaud, 2009 ; Moreau, 2017 ; Marques, 2011 ; Tartour, 2021 ; Linder, 2023). A la suite de ces enquêtes, et prenant acte des liens disciplinaires étroits entre ethnographie et psychiatrie évoqués plus haut, cet appel invite à l’étude de la psychiatrie par une méthode ethnographique. Nous invitons plus spécifiquement à interroger et analyser sa matérialité : celle des lieux, celle des corps, celle des objets, l’ensemble sans restriction pour dresser le tableau fin de la psychiatrie saisi par l’ethnographie. D’une manière générale, nous cherchons à savoir ce qui fait, matériellement, la psychiatrie, à la fois comme un terrain matériel particulier et comme un point d’observation de nos sociétés. Comment la psychiatrie est-elle pratiquée et vécue, de manière concrète et jusque dans les chairs intimes, par ses professionnels et ses usagers ? Enfin et parallèlement, comment une étude de la psychiatrie au prisme de sa matérialité permet autant une analyse du quotidien psychiatrique qu’un point d’entrée réflexif sur les méthodes ethnographiques ?

1. L’institution en pratique(s)
Cet axe invite à une ethnographie de la structure au fur et à mesure de son cheminement, jusqu’à la dépasser pour observer la psychiatrie dans l’ensemble de la société. Il conviendra d’y aborder des analyses (dé)ambulatoires : routine(s) et quotidien(s) au-dedans et au-delà de l’hôpital psychiatrique, mais également la matérialité de la psychiatrie dans ses traces les plus tangibles. Qu’est-ce qui touche la psychiatrie et que touche-t-elle à son tour ? Comment se façonne l’environnement psychiatrique ?

Entrée, déambulation, sortie ou séjour plus long : les analyses peuvent porter sur une observation distante ou participante, sur différents moments de la routine médicale ou de ses imprévus, et sur tous les services et espaces constituant l’hôpital psychiatrique : services médicaux bien sûr, mais également administratifs, juridiques, techniques… Il s’agit véritablement de déambuler dans l’hôpital (La Soudière, 2023, Higelin-Cruz, 2024), ce qui peut inclure les dispositifs destinés à ouvrir l’institution sur l’extérieur, en suivant la matérialité du guichet, à la prise en charge, à la sortie. Cette matérialité peut consister dans les objets utilisés pour diagnostiquer, mesurer ou traiter les gestes (Bert et Lamy, 2021), qui sont alors étudiés comme les outils matériels de production de la psychiatrie. Outils de consignation et de classement notamment utiles pour la compilation clinique (Foucault, 1963), pour la statistique scientifique ou évaluative (Cases, Salines, 2004 ; Martin, 2020), et pour l’innovation médicale (Edgerton, 1998 ; Tournay, 2007), les technologies de papier comme supports médico-administratifs ou de tests cliniques permettent une réflexion féconde sur les documents et les archives, leurs formes et usages par l’institution et les fonctionnaires qui s’en saisissent (Gardey, 2008 ; Rossigneux-Méheust, 2018 ; Spire, 2008), et la construction d’une certaine mémoire. L’anthropologie du travail (Arborio, Cohen, Fournier, et al., 2008 ; Hardy, 2013 ; Gardella, 2016 ; Mougeot, 2019) peut, sans exclusive, être une perspective pertinente (Gibert, Monjaret, 2021). Des observations organisationnelles peuvent également permettre une analyse fine des procédures, temporalités et pratiques routinières ou non de l’hôpital psychiatrique (Demailly, Haliday, 2022). Les procédures d’accueil (Dubois, 2010 ; Fassin, 2004 ; Lipsky, 1980) sont évidemment pertinentes, de même que les conditions de sortie de l’hôpital.

Aujourd’hui, en adoptant une perspective microsociologique, il est toujours éclairant d’user du concept d’institution totale forgé par Goffman (1968 ; traduction française 1975), dans ce qu’il a d’heuristique, pour questionner les biais de « détotalisation » (Combessie, 2000 ; Rostaing, 2009) des institutions, et observer la psychiatrie au prisme des dispositifs qui tendent à (ré)introduire du contrôle et de la coercition (Coldefi, Gandré et Rallo, 2022 ; Gansel et Lézé, 2015 ; Génard, Rossigneux-Méheust (dir.), 2023), y compris dans des types de prises en charge d’apparence « détotalisantes » car extra-hospitalières (Moreau et Marques, 2020). Le renouveau de la psychiatrie, à l’œuvre depuis le milieu des années 1950 dans sa conception comme dans sa pratique, autrefois plutôt qualifié de mouvement de « désinstitutionnalisation » (Castel 1981 : Goffman 1989), est ainsi aujourd’hui examiné de manière plus nuancée comme une « déshospitalisation » (Guillemain, Klein et Thifault, 2018) de la psychiatrie. A mesure que l’hôpital psychiatrique développe des modalités de prise en charge ambulatoires et s’inscrit dans une dynamique d’« aller vers », la question se pose d’étudier les mouvements centrifuges et centripètes qui font dialoguer l’intra et l’extrahospitalier dans toutes leurs dimensions (Higelin-Cruz, 2024). Témoins de l’effervescence et de la mobilité de la psychiatrie, les rapports entre la psychiatrie, l’hôpital psychiatrique et son environnement sont enjeux d’analyse.

Cet axe est également particulièrement intéressé par la matérialité de la psychiatrie dans ses manifestations les plus tangibles. A l’intérieur de l’hôpital. L’attention est aussi portée sur les dimensions matérielles de l’espace, des outils et du quotidien psychiatrique (Majerus, 2013), embrassées dans une perspective ethnographique. Dans une dynamique d’ethnographie rétrospective (Artières, 2014), elle l’est également sur les archives, que celles-ci soient légalement conservées et utilisées dans une pratique réglementaire pertinente à observer comme travail de l’institution, ou qu’elles relèvent d’archives plus personnelles et non-officielles : productions thérapeutiques dans des ateliers d’art ou d’expression, exposés parfois dans des espaces institutionnels dédiés comme le musée Arts et Déchirure au centre hospitalier du Rouvray, dessins affichés dans des coins de bureaux ou de couloirs, graffitis laissés sur un mur, archives personnelles, écrits de patient-es, ou encore vêtements et photographies (Artières, 2013 ; Foucault, 1961 ; Jaccard, 2022 ; La ferme du Vinatier et les éditions La Passe du Vent, 2018 ; Scarfone, 2020).

Ainsi, l’architecture des lieux ainsi que la répartition des espaces et des services de l’hôpital est aussi envisagées comme une organisation matérielle et spatiale de la psychiatrie : la circulation de la patientèle et des professionnel-les, les lieux d’accueils ou de traitements, les différentes unités, les espaces professionnels, les lieux réservés à des convivialités plus intimes, et toute alcôve, couloir, vaste salle ou cagibi qui peuvent intéresser l’ethnographie (Higelin, 2011). Cet axe peut également accueillir des réflexions sur les pratiques de ces espaces, en ce qu’ils sont un lieu de vie d’usager-es et/ou de personnel médical aux expériences distinctes du lieu.

2- La corporéité de la psychiatrie

L’hôpital doit être pensé dans les corps, dans la réalité charnelle et incarnée des individus qui y déambulent, interagissent, s’évitent, échangent des blagues, des cigarettes ou des disputes qui ensemble articulent la sociabilité du lieu et l’organisation des services. C’est un lieu de vie, où l’on attend quelqu’un, on regarde la poussière et on se dirige vers la cantine où la table est un nouvel observatoire des sociabilités à l’asile. Cet axe s’intéresse plus spécifiquement aux usager-es de la psychiatrie, au sens large : au sein de l’hôpital ou en dehors, de manière régulière, prolongée ou ponctuelle, s’agissant des patient-es, des pairs ou proches aidants, et ce dans leurs différents degrés d’implication au sein de l’institution et de ses démembrements (Morgiève, Briffault, 2014). Les propositions peuvent étudier les théories et les confronter avec les pratiques des professionnel-les dans leur relation avec les patient-es afin d’en identifier certains critères (Haliday, 2023). Elles peuvent également, dans un mouvement inverse, étudier comment les usager-es se saisissent et comprennent la psychiatrie. L’interaction entre ces deux approches, soit les dynamiques d’adaptation et d’ajustement, sont aussi pertinentes.

Dans l’hôpital psychiatrique, et plus largement les établissements de santé et d’assistance sociale, se croisent au fil du temps des profils et des trajectoires distincts. Des études se sont centrées sur les enfants (Coffin, Le Bras, 2021) et adolescent-es (Coutant, 2012), sur les personnes âgées (Rossigneux-Méheust, Derrien, 2026) sur les patient-es d’origine étrangère (Sicot, Touhami, 2015 ; parfois avec interprètes : Pian, Hoyez, Tersigni, 2018) ou en parcours migratoire (Petit, Wang, 2018 ; Saglio-Yatzimirsky, Wolmark, 2018), sur les militaires traumatisé-es (Derrien, 2015; Young, 1995) ; et sur bien d’autres figures qui peuvent être étudiées selon diverses catégories autant que réunies comme une population usagère de l’hôpital participant à construire sa réalité quotidienne.

Le quotidien de la psychiatrie échappe en partie à ses règles directes ouvrant notamment la possibilité à des adaptations secondaires. Nous invitons ainsi à réfléchir aux catégories plus discrètes de ce monde social : quelles sont les relations intimes entre les individus ? Quid de la sexualité ? De la colère ? Comment ces relations et ces émotions fabriquent concrètement la psychiatrie, créent des espaces divisés jusque dans les agencements des lieux – en isolant certaines personnes ou en créant des espaces de solidarité ? Outre les catégories administratives et psychiatriques qui permettent de saisir ces personnes, comme le fait déjà en partie l’institution, cet axe invite à rappeler la réalité corporelle des vies, en chair et en émotion, qui se rencontrent et façonnent ensemble l’asile et la psychiatrie contemporaine. L’ethnographie de l’espace inclut une observation des corps, dans les isolements comme dans les interrelations, dans les files d’attente pour les médicaments comme dans les groupes des réfectoires de cantines ou dans les espaces à soi qui se bricolent à l’hôpital (Goffman, 1973). Enfin, la question des corps morts dans l’institution peut aussi être soulevée, en interaction ou non avec les vivants (Bernard, 2018 ; Schepens (dir.), 2013).

3- Ethnographie et psychiatrie : apports réciproques et mises en tension

A première vue, un hiatus pourrait être pointé entre une discipline comprise historiquement comme étant tournée vers le psychisme, le mental, et une ethnographie qui insiste sur tout ce qui paraît d’abord mis de côté, jusque dans les points triviaux d’une nappe de table ou d’une cigarette échangée. Il apparaît toutefois, au prisme de l’ethnographie mais aussi d’une grande partie des professionnels de la psychiatrie, que la matérialité du quotidien est bien centrale pour appréhender la psychiatrie d’une part et pour comprendre ses vécus intimes pour une partie du corps social d’autre part.

La question est aussi méthodologique, comme l’a soulevé l’introduction : qu’est-ce que l’ethnographie permet de saisir de la psychiatrie, en spécificité ou en dialogue avec d’autres méthodes et approches disciplinaires ? La psychiatrie est-elle un terrain ethnographique comme un autre ? Qu’est-ce que l’ethnographie permet précisément d’étudier en psychiatrie et, à rebours, qu’est-ce que le terrain psychiatrique nous apprend des méthodes ethnographiques ?

Dans une approche plus réflexive et historique, les sciences humaines et sociales, notamment l’anthropologie et la sociologie, sont traversées en Europe occidentale par des tensions méthodologiques qui sont à l’avenant des transformations du champ de la psychiatrie en tant que discipline médicale, questionnant leurs concepts et postulats fondamentaux et les éprouvant à d’anciens objets et de nouvelles approches. Des recherches en sciences sociales mobilisent justement le temps long pour saisir les pratiques et théories à l’œuvre dans l’hôpital psychiatrique (Castel, 1976 ; Quétel, 2012 ; Von Bueltzingsloewen, 2010) : comment l’historicité de la psychiatrie française peut être révélée par une approche ethnographique, et, dans l’autre sens, comment la longue durée peut éclairer des pratiques contemporaines ethnographiques ? Nous invitons notamment, comme l’étude relative à la clinique de Fann à Dakar évoquée plus tôt, à des enquêtes pluridisciplinaires ou transdisciplinaires mêlant les terrains et objets ethnographiques et psychiatriques, étudiant comment les deux disciplines peuvent dialoguer voire s’hybrider, ou restituant les conditions historiques et sociales des liens entre les deux.

Dans les caractères les plus intrinsèquement ethnographique de la psychiatrie, par exemple à l’échelle plus directe du colloque singulier entre médecin et patient, l’ethnographie peut suivre les modalités d’une décision médicale visant à être partagée, d’une éthique médicale laissant place à la volonté du patient, ou plus largement observer l’organisation des soins qui peuvent laisser à la patientèle des initiatives thérapeutiques : art-thérapie ou organisation de groupe d’entraide mutuelle (GEM). L’ethnographie peut ainsi permettre d’éprouver par l’observation de la pratique les rhétoriques contemporaines qui promeuvent les savoirs expérientiels et la prise en compte de l’avis de la personne soignée, et plus généralement une horizontalisation des soins dans les rapports entre professionnel-les et patientèle (Jouet, Greacen, 2012).

Calendrier :

* Les propositions de contributions (titre et résumé de 5 000 à 6 000 signes, en français ou en
anglais) sont à envoyer pour le 15 avril 2026 aux coordinatrices de ce numéro :
Elles doivent présenter les principaux axes de démonstration, les matériaux empiriques
mobilisés et être assorties d’une notice bio-bibliographique de l’auteur.
* Les textes définitifs (de 35 000 à 70 000 signes max., espaces et bibliographie compris) sont
attendus pour le 23 septembre 2026.
* La publication de ce numéro d’Ethnologie française est prévue fin 2027.


BIBLIOGRAPHIE

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Young, Allan, The Harmony of Illusions: Inventing Post-Traumatic Stress Disorder, Princeton University Press, 1995.

vendredi 20 février 2026

L'antiscience et son impact sur la santé publique

Global Antiscience Phenomenon and Its Impact on Public Health 

Call for papers


AJPH invites submissions for a Special Section examining the global antiscience phenomenon and its implications for public health. Social and political opposition to scientific evidence has become increasingly visible in recent years, particularly in response to public health interventions such as vaccination, infectious disease control, and chronic disease prevention. Antiscience activism has influenced political discourse, policymaking, and public trust, creating barriers to effective public health action and, in some cases, hostility toward public health institutions and professionals. This call emphasizes rigorous, evidence-based analysis aimed at understanding how antiscience movements arise, how they spread, and how they can be effectively countered to protect population health and the public health science enterprise.


Topics May Include:

  • Defining antiscience and distinguishing it from reasonable scientific skepticism
  • Historical and global perspectives on antiscience movements and their public health impacts
  • Social, political, cultural, and structural drivers of antiscience beliefs
  • Mechanisms of antiscience messaging, misinformation, and digital dissemination
  • Impacts of antiscience beliefs, policies, and programs on population health outcomes
  • Differential effects of antiscience on specific communities or subpopulations
  • Strategies to counter antiscience movements, including communication and policy approaches
  • Effects of antiscience on public health professionals, researchers, and institutions


 

Submission Types:

  • Research Articles: Data-driven, timely, unbiased, and methodologically rigorous
  • Program Evaluations & Analytic or Historical Essays: Empirical or contextual analyses
  • Opinion Editorials: Balanced, reflective, and scientifically accurate


How to Submit:

Visit the AJPH Author Instructions page and submit your manuscript by April 1, 2026. Include a cover letter noting that the submission is for the Special Section on “Global Antiscience Phenomenon and Its Impact on Public Health.”

Contact: Dr. Kenneth Rochel de Camargo – kencamargo@gmail.com

Contact Information

Dr. Kenneth Rochel de Camargo
Associate Editor/AJPH

Contact Email
kencamargo@gmail.com

URL
https://ajph.aphapublications.org/callforpapers

mercredi 21 janvier 2026

Photographier la vie en institution

Dedans/Dehors : photographier la vie en institution (1840-1980)



Appel à contributions
 

Photographica - 14 | 2027 
Date de soumission des propositions : 9 février 2026



Direction éditoriale du dossier

Dossier thématique sous la direction de Alice Aigrain (Université de Strasbourg), Camille Joseph (Université Paris 8), Anaïs Mauuarin (EHESS).
 

Argumentaire


Dans son livre Mon vrai nom est Elisabeth, Adèle Yon mène une enquête pour documenter et reconstruire la trajectoire de son arrière-grand-mère diagnostiquée schizophrène dans les années 1950. Rapidement, elle se pose la question des archives photographiques produites et conservées tant par l’institution asilaire que par le personnel soignant : « Je demande à Roseline si elle a conservé des photographies de l'époque... J'en avais plein les cartons me dit Roseline, mais j'ai tout foutu en l'air il y a un mois. J'ai rien gardé. Il aurait fallu le savoir avant... J'avais beaucoup de photos1. » 

Ce sont ces photographies, conservées, jetées, publiées ou encore vendues, que le prochain numéro de la revue Photographica souhaite documenter. Comment est produite, diffusée et utilisée la photographie dans les institutions coupées du monde extérieur, ces lieux clos dans lesquels les personnes vivent une vie recluse et régulée par des règles strictes (hôpitaux psychiatriques, internats, couvents, monastères, casernes, prisons, camps, sanatoriums, léproseries, foyers, maisons de retraite...) ? Si elle a souvent été étudiée comme instrument de contrôle ou de discipline (Sekula2, Tagg3), la photographie ouvre des espaces de circulation, de négociation et de contestation qui sont restés largement inexplorés. Ce numéro propose d’interroger la diversité des usages photographiques en contexte institutionnel – des pratiques officielles à celles des personnes qui y vivent ou y travaillent – afin de mieux saisir la complexité des rapports sociaux et des représentations qui s’y construisent, depuis les prémices de la photographie jusqu'aux années 1980.

La définition de ces institutions que Erwin Goffman a qualifiées de totales4 et les débats ouverts par ses travaux dans les années 1960 – prolongés, entre autres, par Michel Foucault5 et plus récemment par Corinne Rostaing6 – constituent un socle théorique à partir duquel nous souhaitons aujourd’hui questionner les pratiques, les usages et les circulations des corpus photographiques liés à ces institutions. Ce numéro entend interroger la façon dont ces corpus valident ces définitions ou, au contraire, en soulignent la dimension labile voire en testent la pertinence et les limites. On pourra ainsi se demander si, au sein d’espaces définis comme « clos », la photographie, à la fois comme pratique et comme objet, peut permettre des circulations « hors-les-murs ». Si oui, ces circulations sont-elles encadrées et contrôlées par l’institution, ou bien relèvent-elles de stratégies ou dynamiques qui témoignent au contraire d'une certaine porosité de ces espaces, parfois même recherchée par l’institution elle-même ? Comment certains corpus s’inscrivent-ils dans les fonctions d’exclusion ou de disciplinarisation au cœur de la définition de ces lieux de vie ? Comment d’autres pratiques semblent davantage capables de s’insérer dans les marges de manœuvre de ces espaces ? 


Axes possibles pour les articles

À partir d'études s'appuyant sur des corpus photographiques produits depuis ces espaces de vie institutionnels, les propositions pourront s'inscrire dans les axes suivants. La liste n'est pas exhaustive, et nous invitons les auteurs et autrices à produire des articles interrogeant plusieurs de ces axes de façon transversale :
Axe 1 - Vues du dedans : la photographie par et pour les institutions

Une première pratique, peut-être la plus évidente, est celle initiée par les institutions elles-mêmes. Cette pratique institutionnelle est ancienne : dès les années 1870, par exemple, certains services hospitaliers – notamment en psychiatrie – mettent en place des laboratoires photographiques pour documenter leurs patient·es, les activités médicales et l’évolution des pathologies. De tels dispositifs nécessitent des moyens matériels, financiers et humains : recrutement d’opérateurs, négociation de budgets, organisation d'espaces dédiés, définition des protocoles de prise de vue et des règles de diffusion, etc. On retrouve des dynamiques similaires dans d’autres espaces clos (prisons, couvents, internats, etc.), où l’institution prend en charge, de manière plus ou moins centralisée, la production des images. Ces corpus incluent notamment des portraits des personnes recluses, des vues architecturales des bâtiments, des images des activités, du personnel ou encore de la vie quotidienne. Si certaines de ces archives ont déjà fait l’objet d’études, une part importante demeure inédite et mérite d’être explorée.

Il s’agit de comprendre comment s’organisent les conditions matérielles et sociales de production des photographies au sein de ces espaces. Lorsque la photographie est portée par un désir institutionnel, comment se déploie-t-elle ? Qui sont les opérateurs qui produisent les photographies mais aussi les commanditaires et les administrateurs ? Quelles sont leur matériel et leurs conditions de travail ? Les clichés s’inscrivent-ils dans une économie interne à l’institution ? Voit-on alors une profession de photographe émerger dans ces lieux, ou à l’inverse s’agit-il de mettre à contribution, dans les laboratoires photographiques internes par exemple, les personnes recluses ?

Les usages de ces photographies sont divers, et certaines circulent uniquement à l’intérieur de l’institution ou entre des institutions similaires. Elles peuvent alors y remplir des fonctions mémorielles, scientifiques, disciplinaires, politiques ou économiques que nous invitons à mettre en lumière. L’analyse de ces corpus permet de saisir comment la photographie, lorsqu’elle est portée par un projet institutionnel, participe à l’organisation, à la légitimation et parfois à la mise en tension des pratiques et des représentations propres à ces espaces clos.

Par ailleurs, la régulation de la pratique de la photographie s’inscrit dans des dynamiques plus générales, qui débordent l'enceinte de l'institution qui les produit. Il est ainsi possible de s'interroger sur la façon dont sont légitimés ou non les usages de la photographie dans ces espaces, ainsi que sur l'histoire de cette légitimité. Des dispositifs légaux entourent-ils ces pratiques et comment évoluent-ils ? On pourra ainsi se demander si des débats émergent concernant l’arrivée de la photographie dans ces espaces, alors qu'ils ont pour vocation de se situer à l’écart du reste de la société et à l’abri relatif des regards extérieurs.
 

Axe 2 - La photographie hors les murs : production, circulation, diffusion

Les photographies prises depuis ces espaces ne sont pas toujours produites par l'institution elle-même ni à destination d'elle-même. Des clichés produits par l'institution sont destinés à circuler au-dehors, pour valoriser l’institution, construire son image publique ou, au contraire, dissimuler certains aspects de la vie quotidienne. On s’interrogera ainsi sur le type de « documents » produits par les institutions et la diversité des supports mobilisés pour diffuser ces images hors des murs : albums, cartes postales, illustrations, affiches, etc. Il s’agira d’identifier quelles images ont circulé ainsi que les motivations derrière ces diffusions, notamment leur caractère promotionnel7. Du point de vue des personnes recluses, on examinera le rôle de la diffusion de ces images dans la médiatisation de leur expérience de vie.

Des acteurs extérieurs peuvent également intervenir afin de documenter ces lieux de vie, pour les rendre visible au dehors. Nous pensons notamment à la médiatisation de ces espaces par des photographes reporters, des photojournalistes, ou même des photographes intervenant dans le cadre de projets artistiques. Cela soulève la question de la relation qui existe entre les photographes et l'institution : Qui a accès à ces espaces clos ? Quelles démarches, quelles sociabilités encadrent la possibilité même de rentrer dans ces lieux pour y faire des clichés ? Quelles sont les conditions d'accès à ces espaces, et quel contrôle ont les institutions sur les images prises ? Comment les producteurs contournent les éventuels cadres posés par l'institution ? Quelle relation s'instaure entre les personnes photographiées et les photographes venus du dehors ? De même, il est possible de s'interroger sur les stratégies de détournement qui peuvent être mises en place lorsque les reportages sont empêchés.

On pense par exemple aux reportages de Détective qui, pour l'illustration de certains articles les plus outranciers sur ces institutions (prisons, hôpitaux psychiatriques), ne publient que marginalement des photographies en rapport avec le reportage ou le propos de l'article8. La photographie, en s'appuyant sur la mise en page, la typographie, l’agencement des images et de grossiers photomontages, sert surtout à provoquer chez les lecteurs l’effroi souhaité, même si elle est hors sujet. Cet exemple questionne la façon dont on comble l'absence de photographies lorsqu'on ne peut pas en faire. La multiplicité des supports servant la diffusion de ces photographies pose la question des discours qui les accompagnent : dénonciation de ces espaces ou défense de ces dispositifs, illustration d'une actualité ou d'un fait divers, portrait d'un acteur des lieux, etc. Le recours aux photographies peut tantôt accentuer et servir des discours institutionnels par la mise en image ou les modalités de leur publication, tantôt, au contraire, ouvrir une brèche et prendre ces discours à rebours 


Axe 3 - Déborder le cadre : la photographie par les personnes vivant et travaillant en institution

Dans son livre, Adèle Yon évoque avec Roseline, une infirmière psychiatrique ayant eu une intense pratique photographique, le type de clichés qu'elle n'a finalement pas conservés : « Des photos avec des fêtes que la bonne sœur faisait, des photos de carnaval... oui, oui, j'avais plein de trucs...9 ». Surgit alors la possibilité d'une photographie en interne, dont la production n'est toutefois pas gérée par l'institution et son administration, mais l'œuvre de photographes amateurs, en particulier des membres du personnel mais aussi des personnes recluses. Ces corpus sont-ils le fruit de pratiques individuelles ou émergent-ils dans le cadre de pratiques plus encadrées, des photo-club par exemple ? Quelles sont les réglementations encadrant la prise de photographies ? Quelles sont les possibilités techniques d'accès à un appareil ou à un laboratoire ?

Dans certains cas, cette pratique amateur épouse sans doute le rythme et les codes visuels de ces institutions. Non seulement elle témoigne de la vie dans ces espaces, en y révélant par exemple des scènes quotidiennes, mais elle peut même participer de cette vie interne en étant présente et en performant les rituels sociaux (anniversaires, fêtes, portraits, photographies de familles, etc.)10. La photographie en tant que pratique participe-t-elle a reproduire et importer des normes sociales qui caractérisent d’autres espaces de vie au sein de ces institutions totales en masquant leur dimension disciplinaire ? Les clichés réalisés dans ce cadre reproduisent-ils les codes visuels propres à ce type de photographies ? On pense également à des cas de censure tacite qui pèse sur ces pratiques, à l'instar de celle qui était appliquée par les photographes amateurs exerçant dans les camps d'internements soviétiques au milieu du XXe siècle, qui s'accordaient à ne jamais prendre des signes matériels de la situation d'emprisonnement tels que les barbelés11.

A l'inverse, on peut se demander si cette pratique photographique ne vient pas parfois déborder les codes officiels pour montrer une autre vision de la vie en institution : les clichés pris par les personnes vivant et travaillant dans ces espaces proposent-ils des jeux, des espaces de porosité contournant les enjeux de domination et de violence induits par l'aspect disciplinaire et normatif de leurs lieux de production ? On se demandera si, même quand elles sont prises sous le regard de l'institution, ces photographies peuvent mettre en cause la relation asymétrique faisant nécessairement des personnes recluses les objets (passifs) de la photographie. Est-ce là un moyen pour les personnes vivant dans l'institution de se réapproprier leur espace de vie et les représentations d'elles-mêmes ? De manière générale, on peut se demander dans quelle mesure il existe des usages spécifiques de la photographie au sein des institutions totales, parmi les personnes qui y vivent et y travaillent, et s'il s'y déploie une économie visuelle particulière.


On pourra même se demander dans quelle mesure et dans quelles conditions des pratiques clandestines, passées sous le radar des institutions, peuvent exister. En 1961 par exemple, un détenu algérien proche du FLN immortalisait clandestinement des pièces de théâtre à caractère politique à la prison des Baumettes de Marseille12. Quelle chaîne de solidarité peut permettre ce genre de pratiques, et, selon le contexte, quels objectifs les motivent ? Ont-elles par ailleurs des répercussions, lorsqu'elles sont découvertes, sur la place plus large accordée à la photographie dans les institutions ? Si le travail des historiens permet d'exhumer de telles images, on pourra se demander de quelles autres sources et méthodes nous disposons pour percevoir ces pratiques visuelles, nécessairement dissimulées dans les plis des archives.

On s'interrogera également sur la façon dont les photographies faites par des personnes recluses ou des membres du personnel, sont montrées et diffusées : que deviennent les tirages produits dans ces espaces ? Font-ils l'objet d'une mise en valeur sous la forme d'expositions, de projections, de feuillets, d'albums, etc. ? Existe-t-il des réseaux informels et clandestins entre les personnes vivant dans l'institution, ou bien la présence de la photographie fait-elle plus souvent l'objet d'arrangements entre l'institution, les photographes amateurs et les autres personnes recluses ?

En s'intéressant à ces pratiques photographiques amateurs qui échappent pour partie aux institutions disciplinaires, on se demandera non seulement dans quelle mesure elles viennent perturber, ou au contraire rejouer, les représentations que ces institutions se donnent d'elles-mêmes, mais également de quelles façons elles reconnectent ces institutions à l'écosystème social et politique qui les entourent et dans lesquels elles sont prises. 


À propos de méthodologie

On portera une grande attention aux articles prenant en compte toute la complexité des corpus étudiés et les enjeux de violence possiblement induite par certains clichés. Nous invitons les auteurs et autrices à engager une réflexion sur les modalités de leur publication dans la revue (format, légende, etc.).
Modalités de soumission et calendrier

L’appel est ouvert jusqu’au lundi 9 février 2026.

Les propositions (en français ou en anglais) devront inclure votre nom et votre affiliation, un résumé de l’article de 3000 à 4000 signes accompagné d’une bibliographie, ainsi qu’une courte note bio-bibliographique. Elles sont à envoyer à l’adresse suivante : redaction@photographica-revue.fr

Les auteur·ices dont les propositions seront retenues seront avisé·es début mars 2026.

Les articles, de 30 000 à 35 000 signes (espaces et notes comprises), seront à envoyer pour le 1er juin 2026.

Parution de la revue Photographica (no 14) : printemps 2027.

Bibliographie

Ouvrages et articles

Aigrain Alice, « Jules D., patient, modèle », Photographica, 5, 2022, 22-41.

Aigrain Alice, Des corps malade sous l’objectif, Paris, les Éditions de la Sorbonne, (à paraître).

Amiotte-Suchet Laurent et Audrey Higelin Cruz (dir.) Ethnographier les institutions totales, Ethnographiques.org : revue en ligne de sciences humaines et sociales [En ligne], n°46, 2023, URL : https://www.ethnographiques.org/2023/numero-46/

Artières, Philippe, Attica, USA, 1971, Cherbourg, Le Point du jour, 2017.

Brookes, Barbara, "Pictures of People, pictures of places: Photography and the Asylum", Exhibiting Madness in Museums, Londres, Routledge, 2011, p.30-47.

Cialdella, Philippe, "Photographies d'asile", dans Hervé Guillemain (dir.), DicoPolHis, Le Mans Université, 2022.

Deleuze, Gilles, « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle », in Pourparlers 1972 - 1990, Les éditions de Minuit, Paris, 1990

Goffman, Erving, Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux, Paris, les éditions de Minuit, 1968.

Higelin-Fusté, Audrey , « La photographie carcérale : représentation, trahison ou instrumentalisation de l’architecture pénitentiaire ? », Les Carnets du LARHRA [En ligne], 2012, URL : https://publications-prairial.fr/larhra/index.php?id=1129

Honoré, Célia, Photographier les criminelles. Figures de la déviance féminine dans la culture visuelle de la modernité (France, 1855-1914), Thèse de doctorat, 2024, Université de Genève.

Honoré Célia, « Les insurgées de la Commune vues par Ernest Appert », Photographica, 5, 2002, 42-65.

Joschke, Christian, « La photographie au service des psychiatres ». L'Histoire - Les Collections, 51(2), 2011, p.78-79.

Luchsinger Katrin et Stefanie Hoch (dir.), Behind Walls. Photography in Psychiatric Institutions from 1880 to 1935, Zurich, Scheidegger & Spiess – Kunstmuseum Thurgau, 2022.

Marchetti Anne-Marie, "Arrêt sur image", Perpétuités, Paris Plon, 2001.

Margolis, Eric et Jeremy Rowe, "Images of assimilation: Photographs of Indian schools in Arizona", History of Education 33-2, 2004, p. 199-230.

Pearl, Sharrona, "Through a Mediated Mirror: The Photographic Physiognomy of Dr Hugh Welch Diamond." History of Photography, 33(3), 2009, p.288–305.

Renneville, Marc, « Démons et déments. Quand Détective enquête sur la folie », Criminocorpus [En ligne], 2018, URL : http://journals.openedition.org/criminocorpus/5017

Rostaing Corinne, "Institution totale : ambiguïtés et potentialités d'un concept bien vivant", Ethnographiques.org : revue en ligne de sciences humaines et sociales [En ligne], n°46, 2023, URL : https://www.ethnographiques.org/2023/Rostaing

Sanchez, Jean-Lucien, "Le traitement du bagne colonial de Guyane par le magazine Détective", Criminocorpus [En ligne], 2018, URL: https://journals.openedition.org/criminocorpus/5112

Sekula Allan, "The Body and the Archive", October 39, 1986, p. 3-64.

Sekula, Allan, Ecrits sur la photographie, Paris Editions des Beaux Arts de Paris, 2018.

Skidmore, Colleen, "Photography in the Convent: Grey Nuns, Québec, 1861", Histoire sociale/Social History, vol. 35, n°70, 2002, p.279-310.

Suenens Kristien et Anne Roekens, « Portraits voilés », Photographica, 5, 2022, 64-82.

Tagg, John, The Burden of Representation, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1993.

Tagg, John, The Disciplinary Frame. Photographic Truths and the Capture of Meaning, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2009.

Tcherneva, Irina , “For an Exploration of Visual Resources of the History of Imprisonment”, The Journal of Power Institutions in Post-Soviet Societies [En ligne], 19, 2018, URL : https://journals.openedition.org/pipss/5003


Catalogues d’exposition et colloques :

Face à ce qui se dérobe, les clichés de la folie, Chalon-sur-Saône, Musée Nicéphore Niepce, 18 octobre 2025 -19 janvier 2026.

"Patient·e·s et personnel soignant. Interroger les rapports de pouvoir en psychiatrie au XXe siècle à travers les archives audiovisuelles" Colloque organisé par Mireille Berton et Jessica Schüpbach, Lausanne, 27-28 mars 2025, UNIL.

Aigrain Alice, « Les multiples usages de la photographie par Bourneville à l’hospice de Bicêtre ». L’enfance aliénée sous l’œil du docteur Bourneville, cat. Exp. Paris, DGDBM – Université Paris Cité, PhotoSaintGermain, 2024, p.73-81.

"Ethnographies Plurielles – Institutions totales",colloque organisé par la Société d'Ethnologie Française, Aubervilliers, 29-30 novembre 2021, Campus Condorcet.

L’Impossible Photographie : prisons parisiennes, 1851-2010, catalogue d’exposition [Paris, Musée Carnavalet, 10 février-4 juillet 2010], Paris, Paris Musées, 2010.

Notes

1 Adèle Yon, Mon vrai nom est Elisabeth, Paris, Editions du Sous-sol, 2025, p. 302.

2 John Tagg, The Burden of Representation, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1993.

3 Allan Sekula, “The Body and the Archive”, October 39, 1986, p. 3-64.

4 Une institution totale est définie par Goffman comme « un lieu de résidence et de travail, où un grand nombre d’individus, placés dans la même situation, coupés du monde extérieur pour une période relativement longue, mènent ensemble une vie recluse dont les modalités sont explicitement et minutieusement réglées. Les prisons constituent un bon exemple de ce type d’institutions mais nombre de leurs traits caractéristiques se retrouvent dans les collectivités dont les membres n’ont pas contrevenu aux lois. » Erving Goffman, Asiles. Études sur la condition sociale des malades mentaux, Paris, Editions de Minuit, 1968, p. 41.

5 Michel Foucault, Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975.

6 Rostaing Corinne, « Institution totale : ambiguïtés et potentialités d'un concept bien vivant », Ethnographiques.org : revue en ligne de sciences humaines et sociales [En ligne], n°46, 2023, URL : https://www.ethnographiques.org/2023/Rostaing

7 On pense par exemple à l’« efficacité » du processus d’amalgamation tel qu’il a pu être mis en scène par les clichés « avant/après » des pensionnats du sud-ouest des Etats-Unis accueillant des enfants indigènes. Voir Eric Margolis et Jeremy Rowe, “Images of assimilation: Photographs of Indian schools in Arizona”, History of Education 33-2, 2004, p. 199-230.

8 Renneville, Marc, « Démons et déments. Quand Détective enquête sur la folie », Criminocorpus [En ligne], 2018, URL : http://journals.openedition.org/criminocorpus/5017

9 Adèle Yon, Mon vrai nom est Elisabeth, Paris, Editions du Sous-sol, 2025, p. 302.

10 Pierre Bourdieu, Un art moyen, Paris, Les éditions de Minuit, 1965.

11 Irina Tcherneva, “For an Exploration of Visual Resources of the History of Imprisonment”, The Journal of Power Institutions in Post-Soviet Societies 19, 2018, URL: http://journals.openedition.org/pipss/5003

12 Fanny Layani « Théâtre et politique en prison : le FLN aux Baumettes (Marseille, 1961) » dans Marie Chominot et Sébastien Ledoux (dir.), Algérie. La guerre prise de vues, 2024, Paris, CNRS Editions, p. 75-90.