samedi 2 mai 2020

Archéologie hospitalière médiévale et moderne

Archéologie hospitalière médiévale et moderne

Les 1eres Archéologiques du CAHMER



Limoges, 23 et 24 octobre 2020

AUDITORIUM ANNE ET GEORGES-EMMANUEL CLANCIER

Bibliothèque Francophone Multimédia, 2 place Aimé-Césaire
(symposium public, entrée libre dans la limite des places disponibles)


Le Centre d’Archéologie et d’Histoire Médiévales des Établissements Religieux ou CAHMER est une association scientifique à l’origine spécialisée dans l’archéologie des établissements religieux du type monastique au Moyen Âge dans le nord de la France. Le CAHMER a élargi son horizon heuristique à d’autres disciplines, l’histoire au premier chef, a prolongé ses perspectives médiévales jusqu’aux Temps modernes, a étendu son champ d’investigation aux sites castraux et a débordé le cadre géographique initial, pour une appréhension globale du rôle structurant de ces deux pôles monastique et castral dans un territoire et son peuplement.

Or, à partir du XIIe siècle principalement, un troisième acteur majeur, sinon politique et administratif comme lieu de pouvoir, du moins social et économique et fréquemment enjeu de pouvoir, intervient dans la transformation du paysage médiéval : c’est l’hôpital, qui accueille pauvres, malades et pèlerins. Si tant est que lui soit adjointe une église ou chapelle, avec cloche et desservant, voire un cimetière — ce qui exclut, en l’occurrence, les multiples petites fondations domestiques et précaires —, l’hôpital ou la léproserie est un établissement religieux à part entière, un locus religiosus au regard du droit canon, couramment constitué en prieuré et normalement placé sous la tutelle et protection éminente de l’évêque, nonobstant celle d’autorités concurrentes proprement ecclésiastiques (monastères et couvents, collégiales, ordres religieux, recteurs paroissiaux…) ou séculières (patrons laïques, communautés d’habitants, confréries…). La charité des fidèles et sa propre gestion le nantissent d’un patrimoine foncier, immobilier et marchand, si ce n’est pareillement de bénéfices ecclésiastiques, dont les revenus, ajoutés aux aumônes et au casuel, doivent garantir son bon fonctionnement et sa pérennité. Il est facilement confié à une fraternité de clercs et de convers, hommes et femmes, soumis à quelque observance religieuse et à une certaine discipline communautaire. L’hôpital, la léproserie moindrement peut-être, sont au cœur des réseaux sociaux, des circuits économiques et des dynamiques spatiales. À telle enseigne que leur implantation participe à la fixation et à la hiérarchisation du peuplement ainsi qu’à la redéfinition des itinéraires terrestres ou rend compte de celles-ci, de même que le niveau d’équipement hospitalier d’une agglomération représente un critère fiable de sa centralité et traduit le progrès de l’urbanisation. L’hôpital ancien revêt une dimension symbolique forte. Au Moyen Âge, il est l’expression remarquable de la miséricorde divine, en procédant de la charité qu’elle anime. Dans la mémoire des hommes, il est demeuré jusqu’à nos jours le théâtre exemplaire de la souffrance soulagée par la bienfaisance, l’institution phare de cette bienfaisance et de l’assistance. Dans ses Mémoires sur les hôpitaux de Paris, en 1788, le chirurgien Jacques Tenon a pu dire que « les hôpitaux sont en quelque sorte la mesure de la civilisation d’un peuple ».

L’hôpital, enfin, est entré dans l’art et la littérature et il nous a laissé un important patrimoine archivistique, architectural et artéfactuel, dont on serait prêt à considérer que l’exploitation historique et surtout archéologique, selon des problématiques et des méthodes renouvelées, reste encore médiocre et la préservation trop souvent aléatoire ou mal assurée. Dans son introduction du colloque de Créteil sur Archéologie et architecture hospitalières de l’Antiquité tardive à l’aube des Temps modernes, tenu en 1999, F.-O. Touati, a déploré la faiblesse de l’investigation archéologique dans le champ des études d’histoire hospitalière, que ce soit par le nombre d’opérations sur le territoire national ou par leur durée en semaines-fouilleur par site. On constatera, assurément, que les fouilles programmées d’hôpitaux et de léproseries sont rares. On jugera, sans doute, que la communication entre archéologues et historiens est insuffisante. On regrettera que les publications, expositions et confrontations scientifiques manquent qui soient à même d’envisager dans sa totalité le fait hospitalier médiéval et moderne au delà du diagnostic archéologique ou de la fouille d’urgence ordinairement imposés à des professionnels constamment sollicités sur les terrains les plus divers. Tout cela continuant de peser sur le dynamisme d’une recherche historique qui, pourtant, se veut plus éclairante, et concourant mal, par ailleurs, à la valorisation ou à la sauvegarde d’un patrimoine public ou privé vulnérable.

Les colloques consacrés aux hôpitaux et aux léproseries se sont enchaînés ces dernières décennies cependant, qui ont fait sa place à l’archéologie pour nous renseigner sur l’espace et le bâti hospitaliers, l’insertion dans l’environnement, la vie matérielle, les populations accueillies. Déjà, en 1998, la 2e table ronde internationale du Groupe de Göttingen, à Rouen, avait instauré avec succès le dialogue entre historiens et archéologues autour de la lèpre et des lépreux du Moyen Âge aux Temps modernes. Depuis le colloque de Créteil l’année d’après, celui de Tonnerre, en 2008, s’est intéressé aux Espaces, objets et populations dans les établissements hospitaliers du Moyen Âge au XIXe siècle. S’est déroulé, entre-temps, le colloque du CAHMER, à Amiens et Beauvais, en 2002, sur L’espace des hôpitaux et maladreries au Moyen Âge et leur environnement. Colloque suivi, en 2005, dans l’Eure, d’une journée d’étude sur l’histoire, l’archéologie et le patrimoine des lépreux et des léproseries au Moyen Âge dans le nord de la France. D’autre part, si l’on espère toujours de belles synthèses sur les fouilles programmées de la maladrerie normande de Saint-Thomas d’Aizier et de celle de Saint-Lazare de Beauvais, qui ont convoqué plusieurs disciplines historiques et scientifiques, les publications n’ont toutefois pas fait défaut, à commencer par les actes de colloques, journées et symposiums mais aussi sous la forme de quantité d’articles dispersés dans différents ouvrages collectifs et revues ou, exceptionnellement, rassemblés dans un dossier comme celui de la Revue française d’Histoire des Hôpitaux, en 2014, sur les léproseries organisées au Moyen Âge. Et parce que les fouilles de sites hospitaliers n’ont pas non plus cessé en France au cours de la récente décennie, le CAHMER a choisi, au titre des activités de son nouvel axe d’études hospitalières, d’inaugurer sur ce thème le cycle de ses « Archéologiques », qui alterneront périodiquement l’histoire et l’archéologie des établissements monastiques, castraux et hospitaliers. À l’occasion de cette toute première réunion exclusivement dédiée à l’archéologie hospitalière précontemporaine, les chercheurs auront le loisir d’exposer les résultats de leurs travaux et d’échanger sur leurs problématiques, méthodes, pratiques et objectifs dans ce domaine particulier de la connaissance historique.



PROGRAMME

1ère journée, vendredi 23 octobre.

9.30 – Installation.

9.40 – Accueil par Anne Massoni, professeur d’histoire médiévale à l’Université de Limoges (sous réserve).

9.50 – Ouverture par Philippe Racinet, professeur d’histoire et d’archéologie médiévales à l’Université de Picardie Jules-Verne, président du CAHMER.

10.10– Introduction par Bruno Tabuteau, docteur en histoire du Moyen Âge, responsable de l’axe d’études hospitalières du CAHMER, membre du conseil scientifique de la Société Française d’Histoire des Hôpitaux.

Poster et communication : léproseries.

10.30 – Poster. Les données du diagnostic archéologique de la chapelle Saint-Luc de la léproserie Saint-Lazare de Gisors (27).
Aminte Thomann, archéo-anthropologue à l’INRAP Grand-Ouest, membredu CRAHAM UMR CNRS 6273 Université de Caen Normandie.


10.45 – La léproserie du Goulley à Condé-sur-Vire (50) : approche historique et archéologique.
Johanne Lautridou et Sarah Le Beurier, archéologues diplômés de l’Université de Caen Normandie.


Communications : archéologie funéraire.

11.15 – Amiens et ses cimetières sous l’Ancien Régime : l’exemple du cimetière des pestiférés de l’Hôtel-Dieu Saint-Jean-Baptiste d’Amiens (XVIe-XVIIe siècle).

Richard Jonvel, archéologue médiéviste au Service d’Archéologie Préventive d’Amiens Métropole, membre du CAHMER, membre associé du CRAHAM UMR CNRS 6273 Université de Caen Normandie.

11.45 – Déjeuner.


13.30 – L’hôpital de la Trinité à Paris (XIIIe-XVIIIe siècle).

Isabelle Abadie, archéo-anthropologue à l’INRAP Centre-Ile-de-France, membre du CRAHAM UMR CNRS 6273 Université de Caen Normandie.

14.00 – L’apport des fouilles archéologiques pour la connaissance de l’Hôtel-Dieu de Lyon entre les XIIIe et XIXe siècles.

Stéphane Ardouin, archéologue médiéviste responsable d’opération au Service archéologique de la Ville de Lyon, chercheur associé au laboratoire ArAr (Archéologie et Archéométrie) UMR CNRS 5138.

14.30 – Un couvent, un hôpital et un cimetière. Quel(s) lien(s) entre le couvent des Cordeliers, l’hôpital actuel d’Orthez et le cimetière attenant ?

Christian Scuiller, archéo-anthropologue, chargé d’opérations et de recherches à l’INRAP Nouvelle-Aquitaine, Centre de Recherches Archéologiques de Bègles.

15.00 – Pause.

Communications : sites hospitaliers I.

15.30 – Le dépotoir de l’hôpital Sainte-Anne de Rennes. Témoignages mobiliers, animaliers et végétaux illustrant les dernières années de fonctionnement d’une structure hospitalière urbaine au début du XVIe siècle.

Dominique Pouille, ingénieur de recherches à l’INRAP Grand-Ouest, UMR CNRS 6566.

16.00 – Résultats du diagnostic archéologique réalisé sur le site de l’ancienne Maison-Dieu à Montmorillon (86) en 2016.
Philippe Calmettes, responsable de recherches archéologiques à l’INRAP Nouvelle-Aquitaine, Centre de Recherches Archéologiques de Bègles.

16.30 – Les grands travaux du XVIIe siècle à l’hôpital Notre-Dame de Seclin (Nord) : lectures historique, archéologique et architecturale.
Guillaume Lassaunière, directeur du Centre Archéologique de Seclin, chercheur associé à l’IRHiS UMR CNRS 8529 Université de Lille.
Jérôme Tellier, archéologue du bâti médiéval et moderne au Centre Archéologique de Seclin.


17.00 – Fin de la première journée.

19.30 – Dîner.


2e journée, samedi 24 octobre (matinée).

9.00 – Installation.

Communications : sites hospitaliers II.

9.15 – Les premiers hôtels-Dieu de Rouen. Nouvelles données historiques et archéologiques.
Bénédicte Guillot, responsable de recherche archéologique à l’INRAP Grand-Ouest, membre du CRAHAM UMR CNRS 6273 Université de Caen Normandie.
Lise Levieux, docteure en histoire et archéologie médiévales, membre associée du Groupe de Recherche d’Histoire (GRHis) de l’Université de Rouen Normandie.

9.45 – L’Hôtel-Dieu de Marseille, étude d’un ensemble hospitalier en constante évolution.
Françoise Paone, ingénieure de recherches à l’INRAP Midi-Méditerranée, Centre de Recherches Archéologiques d’Éguilles.


10.15 – Le réseau hospitalier dijonnais aux périodes médiévales et modernes : approches archéologiques et historiques d’après les fouilles archéologiques sur le site de l’Hôpital Général de Dijon.
Patrick Chopelain, archéologue à l’INRAP Bourgogne-Franche-Comté, chercheur au laboratoire ArTeHis UMR CNRS 6298 Université de Bourgogne.


10.45 – Pause.

11.00 – Table ronde animée par Richard Jonvel et Bruno Tabuteau.

12.30 – Clôture et synthèse par Marie-Claude Dinet-Lecomte, maîtresse de conférences HDR honoraire d’histoire moderne de l’Université de Picardie Jules-Verne, membre du conseil scientifique de la Société Française d’Histoire des Hôpitaux.


13.00 – Fin des journées.



Contacts : bruno.tabuteau@cahmer.fr

r.jonvel@amiens-metropole.com

vendredi 1 mai 2020

L’alcool dans les mondes musulmans

L’alcool dans les mondes musulmans : histoire, lieux, pratiques et politiques (XVe-XXIe siècle)

Appel à contributions 

Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée (Remmm 1-2022)

Proposé par Nessim ZNAIEN et Philippe BOURMAUD


Dans la lignée de certains travaux récents et dans le cadre d’une historiographie des drinking studies en pleine essor, il s’agit ici d’étudier les boissons alcoolisées au prisme des normativités multiples qui s’y sont attachées à mesure que les processus modernes et contemporains de mondialisation se sont faits sentir dans les mondes musulmans. L’originalité de ce projet consiste à tenter de confronter dans un même ensemble l’origine et la fonction de ces normes liées à l’alcool à plusieurs époques, depuis l’époque classique jusqu’à l’époque contemporaine. Nous faisons ainsi commencer notre réflexion à partir du XVe siècle, où la constitution de l’Empire ottoman peut produire des nouvelles formes d’administration, et la constitution de nouvelles élites. Nous adopterons la conception la plus large possible des « mondes musulmans », permettant d’interroger différentes branches de l’islam (sunnisme, chiisme), différents cadres géographiques (Méditerranée, Moyen-Orient, Extrême Asie, Péninsule arabique) et différents contextes (islam majoritaire, islam de diaspora), afin d’enrichir l’analyse.


Argumentaire

Souvent perçu dans cette région, pour reprendre le mot de Fernand Braudel, comme un « voyageur clandestin infatigable », l’alcool fait régulièrement l’actualité dans les sociétés du nord de l’Afrique et du Moyen-Orient, sous la forme de vagues de prohibition, ou d’affaires d’empoisonnement au méthanol. Pour autant, la littérature scientifique sur le monde arabe et musulman s’est relativement peu penchée sur cet objet, comme si le préjugé faisant des musulmans des individus nécessairement abstinents avait freiné le processus de recherche sur la question. Un décalage flagrant existe entre la recherche sur les débuts et la période classique de l’islam, bien étudiés de ce point de vue, et les périodes plus récentes, depuis l’avènement des Ottomans et des Safavides en particulier. La recherche s’est attachée en particulier à la construction subjective, ressentie de l’alcool, présente aussi bien en littérature (et dans ce cas souvent comme un éloge du boire) que dans les disciplines juridiques où la norme réprouvant la consommation de boissons alcoolisées est l’objet d’un processus constitutif très progressif et jamais pleinement consensuel.

Dans la lignée de certains travaux récents (comme ceux d’Omar Foda ou encore François Georgeon), et dans le cadre d’une historiographie des drinking studies en pleine essor (avec les récentes synthèses d’histoire mondiale de l’alcool de Hames Gina d’une part, et Kim Anderson et Vicente Pinilla d’autre part) , il s’agit ici d’étudier les boissons alcoolisées au prisme des normativités multiples qui s’y sont attachées à mesure que les processus modernes et contemporains de mondialisation se sont faits sentir dans les mondes musulmans. L’originalité de ce projet consiste à tenter de confronter dans un même ensemble l’origine et la fonction de ces normes liées à l’alcool à plusieurs époques, depuis l’époque classique jusqu’à l’époque contemporaine. Nous faisons ainsi commencer notre réflexion à partir du XVe siècle, où la constitution de l’Empire ottoman peut produire des nouvelles formes d’administration, et la constitution de nouvelles élites. Nous adopterons la conception la plus large possible des « mondes musulmans », permettant d’interroger différentes branches de l’Islam (sunnisme, chiisme), différents cadres géographiques (Méditerranée, Moyen-Orient, Extrême Asie, Péninsule arabique) et différents contextes (islam majoritaire, islam de diaspora), afin d’enrichir l’analyse.

Les normativités dont il s’agit sont d’abord celle du religieux, relativement incontournable pour l’analyse des consommations d’alcool dans le monde arabe et musulman. Il ne s’agit pas de considérer les effets d’une prohibition exclusivement inhérente à l’islam, mais d’examiner comment les normes islamiques s’articulent et se confrontent à des pratiques normatives plus ou moins strictes et des manières de concevoir les politiques publiques également perméables à d’autres enjeux comme la géopolitique ou les circulations commerciales.

L’alcool est un outil qui produit et perpétue des formes changeantes de domination et de dépendance, en même temps qu’il est la clé de régulations sociales multiples. Par normativités ou normes, nous entendons le triple sens d’instrument de coercition, de l’état de l’habitude, et enfin de phénomène de standardisation des produits (normes alimentaires). Il s’agira d’étudier la construction de normes alimentaires autour de l’alcool, dans la perspective d’une co-construction entre différents groupes et non simplement comme le résultat d’une décision « vue d’en haut ». Plusieurs thématiques nous permettront de tenter d’articuler une réflexion interdisciplinaire autour de l'alcool.

L’histoire des normes

Nous proposons d’interroger la recomposition des normes liées à la consommation d'alcool, sous l’effet des processus migratoires, du phénomène de mondialisation marchande à partir du Moyen-Âge, et de contacts appuyés entre des sociétés musulmanes, chrétiennes et juives. Les problématiques de consommation d’alcool permettent de mettre en lumière cette diversité de situation, notamment juridique entre les différentes confessions et communautés, de ces sociétés. Tour à tour pourchassées par le pouvoir, ou laissées à une certaine permissivité selon les périodes, les boissons alcoolisées semblent être le marqueur de mouvements religieux, des contextes politiques ou des enjeux sociaux.

Il vaut la peine de s’interroger sur la fonction et les pratiques des entrepreneurs de morale, les buveurs, et d’une manière générale les catégories d’acteurs impliqués dans la mise en œuvre des normes. La consommation des boissons alcoolisées peut servir d’argument pour construire ou déconstruire des réputations de notables dans les sociétés médiévales et modernes. Nous proposons également d’interroger les périodisations des mutations des systèmes normatifs consacrées par l’historiographie, telles que le règne du sultan ottoman Mahmoud II (1808-1839), dont le successeur vida la cave dans le Bosphore, ou les colonisations successives à partir de 1830. Ainsi que l’a montré François Georgeon, boire devient une marque de la modernité pour certaines élites de la Turquie ottomane. Cependant, tous les notables et tous les fonctionnaires ne deviennent pas buveurs, et la boisson n’est pas nécessairement liée à une perception globale des réformes et du rapport à l’Europe. Régulièrement vitrine de l’entreprise coloniale (Algérie, Tunisie, Liban) aux XIXe et XXe siècles, la promotion de boissons « locales » comme certains vins, ou alcools forts, est quant à elle mise au service de l’économie et du roman national de certains États indépendants souhaitant afficher leur ouverture culturelle et leur capacité à accepter toutes les pratiques de consommation (Tunisie, Egypte). Pour autant, de nombreux chefs d’État indépendants ont souhaité mettre en avant leur sobriété, comme pour mieux rompre avec l’élément européen (Khadafi). Ni la colonisation, ni la modernisation, ni la décolonisation ne constituent des ruptures absolues. Nous encourageons les propositions dont le cadre chronologique porte interrogation sur ces périodisations admises.

Les dimensions de la mémoire et du patrimoine seront, elles aussi, à prendre en compte. De quelle manière sont prises en compte les périodes de permissivité ou au contraire de prohibition, liées aux périodes anté-islamiques ou islamiques, dans les mémoires et les imaginaires des sociétés contemporaines ? Ainsi les questions de la « modernité » ou de l’attachement à des « traditions » renvoient toujours à des passés fantasmés mais facteurs de légitimités pour des discours contemporains Mais la question du patrimoine ne renvoie pas seulement à l’art de la question. Elle fait également échos aux savoirs concernant les techniques de fabrication de l’alcool, la transmission de ceux-ci et leurs appropriations par les différents acteurs selon les époques.


Les lieux du boire

Les lieux du boire renvoient à la dichotomie entre espace public et espace privé. En étudiant la place de l’alcool dans l’espace public, on mettra en lumière sa dimension marginale, ou clandestine, ou au contraire ostentatoire dans les lieux les plus permissifs. Il s’agit également d’interroger par cette problématique l’accès des individus à l’espace public, notamment concernant les femmes. Si l’accès à l’espace privé est régulièrement plus difficile, pour des raisons de source, il sera pertinent d’interroger a minima les représentations autour des consommations dans cette sphère et la construction d’une dichotomie public/privé au sein des sociétés musulmanes.

Cette question de la distribution des normes selon les espaces cristallise les différentes souverainetés administratives à l’œuvre, entre échelon local, régional, étatique ou international, dans la gestion quotidienne des pratiques de consommation. À une échelle plus globale, les lieux du boire renvoient aussi aux représentations et aux espaces vécus associés à des États jugés plus permissifs ou au contraire plus prescripteurs, et aux liens que ces États entretiennent entre eux sur cette question. Ces lieux peuvent être mouvants, et c’est au sein de cette réflexion que nous pourrons interroger les influences des processus migratoires sur les géographies de consommations, notamment par l’empreinte que les diasporas peuvent provoquer sur les pratiques de consommation d’alcool.

Les pratiques du boire

Les pratiques du boire interrogent quant à elles la sociabilité et le développement des liens entre les individus, selon les valeurs attribuées à la boisson, le genre, les classes sociales ainsi que les moments de cette consommation (consommation nocturne/diurne par exemple). Une attention particulière sera portée à l’intégration des pratiques de consommation d'alcool au sein de rituels religieux, notamment de communautés soufies ou au sein de certaines sectes de l’islam. Ces pratiques du boire interrogent plus généralement une histoire du goût et des sensibilités, qui va au-delà de l’utilisation utilitariste et d’une boisson pour une pratique cultuelle

Enfin, il s’agira de déterminer dans quelle mesure la consommation, la vente ou la production d'alcool s’avèrent être au centre de certaines politiques publiques spécifiques, associées à des enjeux religieux (en lien, par exemple, avec la Nahda (réveil) ou le réformisme islamique d’un Afghani et d’un Rida), sanitaires (lutte contre les intoxications liées aux alcools frelatés, lutte contre l'alcoolisme ou certaines maladies cardio-vasculaires), économiques (politiques de taxation ou au contraire de libéralisation de certaines activités de production ou de commerce d’alcool) ou politiques (prohibition ou permissivité liées à des enjeux de contrôle public, ou de sécurité routière).

Nous invitons en particulier les contributions examinant les effets de la « scientisation » des discours publics et de « l’expertisation » des politiques publiques en la matière. Dans le cas où l’alcool ne serait pas au centre de ces politiques, il s’agira de se demander si le tabou associé à l’alcool impose d'autres modes d’action publique plus détournés ou indirects, qu’il s’agirait de préciser.


Calendrier

Les propositions d’article (4000 signes maximum), accompagnées d’une courte notice biographique, sont à envoyer
avant le 1er septembre 2020

à Nessim ZNAIEN nessimznaien@yahoo.fr

Les auteurs seront contactés au cours du mois suivant. Les articles, rédigés en français ou en anglais et d’un volume maximal de 45000 signes, doivent être soumis au plus tard le 1er Avril 2021.

Pour plus d’informations concernant les règles de rédaction et le processus éditorial, voir ici.

Comité scientifique de la revue
Fariba Adelkhah (Ceri/Paris),
Denise Aigle (Ephe Islam médiéval/Paris),
Sohbi Bouderbala (Ifao/Le Caire),
Thierry Boissière (Gremmo/Lyon),
Olivier Bouquet (Université Nice-Sophia Antipolis/Nice),
Myriam Catusse (Iremam/Aix-en-Provence),
Jocelyne Dakhlia (Ehess-Iismm/Paris),
Stéphane Dudoignon (Cetobac/Paris),
Iman Farag (sociologue du politique et chercheuse indépendante/Le Caire),
Andrée Feillard (Case/Paris),
Masashi Haneda (Center of Oriental studies, Todei University/Tokyo),
James Mac Dougall (Université d’Oxford/Oxford),
Éric Gobe (Centre Jacques Berque/Rabat),
Élisabeth Longuenesse (Ifpo/Beyrouth),
Élise Massicard (Ifea/Istanbul),
Sabrina Mervin (Ceifr/Paris),
Arietta Papaconstantinou (Université de Reading/Reading),
Hassan Rachik (Faculté des Sciences Juridiques, économiques et Sociales de l’Université Hassan II/Casablanca),
Christian Julien Robin (Laboratoire d’études sémitiques anciennes/Paris),
Vincent Romani (Université du Québec/Montréal),
Ahmed Skounti (Institut national des sciences de l'archéologie et du patrimoine/Rabat),
Dominique Valerian (Université Lumière-Lyon 2 – Ciham/Lyon),
Jean-Pierre Van Staëvel (Université de Paris 4/Paris),
Éric Verdeil (Environnement, ville, société/Lyon),
Mercedes Volait (InVisu, Cnrs/Inha/Paris)

Bibliographie

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jeudi 30 avril 2020

Femme et folie sous l'ancien régime

Femme et folie sous l'ancien régime

Appel à communications

Colloque de la SIÉFAR

26-27 mars 2021 : REID HALL, 4 rue de Chevreuse, 75006 PARIS


Dans son Histoire de la folie à l’âge classique (1961) Michel Foucault ne fait nulle part mention d’une différence entre les sexes, tant dans la classification que dans le traitement de la folie. Faut-il en conclure que le lien privilégié construit par la culture occidentale entre femme et folie ne prendrait son véritable essor qu’au XIXe siècle, le célèbre tableau Une leçon clinique à la Salpétrière (1887) jouant le rôle d’image archétypale ? C’est peu probable. Dans les nomenclatures des maladies mentales proposées par l’Antiquité, figure en effet la fameuse hystérie – qui a désormais disparu de la nosographie moderne – cette maladie mentale spécifiquement féminine et liée à la sexualité : la « suffocation de matrice » comme la « fureur utérine » sont ainsi des diagnostics usuels pour les médecins de l’Ancien Régime, le XVIIIe siècle inventant même le terme et la pathologie de « nymphomanie ». La faiblesse « naturelle » de la femme – le plus souvent liée à un utérus dévorant – la rend ainsi particulièrement sensible aux maladies mentales propres à son sexe : on peut évoquer ici le débat aux XVIe et XVIIe siècles entre les partisans de la « folie mélancolique » des sorcières ou des possédées, et ceux qui croyaient à une intervention diabolique, puisque « froide et humide » selon la théorie des humeurs, la femme ne pouvait être atteinte de mélancolie, maladie qui connaît au même moment une valorisation dans le champ culturel comme marque du génie masculin.

À la différence de la folie masculine, souvent plus « cérébrale » et parfois même admirée, le discours médical inscrit donc la folie féminine dans la nature même de la femme, folle dans son corps, mais aussi folle de son corps. Cette pathologisation du désir féminin, perçu comme une menace, est un moyen de contrôle et de domination qui va bien au-delà de la sexualité ; toute femme qui sort de la place qui lui est assignée dans l’ordre social ou moral, décidé par les hommes, est ainsi vite soupçonnée d’être folle. Artistes, mystiques, intellectuelles, femmes politiques ou femmes errantes ou de mauvaise vie, celles qui semblent refuser les normes genrées sont ainsi couramment désignées comme des furies, des hystériques ou encore des lunatiques ; ne dit-on pas que la femme a un quartier de lune dans la tête ? Aussi l’accusation de folie amplifie-t-elle, en les excluant de l’ordre rationnel masculin, l’infériorité des femmes.

C’est dès lors presque toujours une femme qui incarne symboliquement cette folie qui mène le monde, telle la célèbre Moria d’Érasme, traduisant ainsi la fascination paradoxale suscitée par une figure d’autant plus transgressive qu’elle semble ignorer toutes les limites. Aussi, les ouvrages littéraires comme les représentations iconographiques ou encore les œuvres musicales proposent-ils, sur la période de l’Ancien Régime, des représentations de la folie féminine, qui tout en étant fortement ancrées dans la misogynie, rendent parfois hommage à une figure qui peut certes être rejetée et méprisée mais qui peut aussi incarner la libération provocante de la parole comme du désir.

La SIÉFAR propose donc de lancer une vaste enquête sur un sujet qui ne fait qu’émerger, puisque la plupart des ouvrages consacrés à la folie font peu de place à la différence des sexes : comme chez Foucault, il s’agit le plus souvent d’un « non-sujet ». Néanmoins, depuis les années 70, en particulier dans le monde anglo-saxon, la folie féminine – on peut citer à ce propos l’ouvrage de Phyllis Chesler, Women and Madness (1972), ou encore le film Family life de Ken Loach (1971) – est devenu l’objet d’une interrogation sur le lien entre maladie mentale et condition féminine : les femmes ne sont-elles pas poussées dans la folie, à la fois par les injonctions de la société et par une médecine entièrement aux mains des hommes ? Dans le champ de la psychiatrie mais aussi de la psychanalyse, nombreuses sont aujourd’hui les voix qui font entendre une critique de théories historiquement « phallocentrées » et invitent, sans nier la spécificité de certaines pathologies féminines, à reconsidérer la question de la différence des sexes et des genres dans le champ des maladies psychiques.

Dans le domaine historique, on peut citer quelques travaux, principalement sur les XIXe et XXe siècles, ce dont témoigne l’ouvrage de Yannick Ripa, La Ronde des folles : femme, folie et enfermement au XIXe siècle : 1838-1870 (1992). Enfin, signe que le sujet commence, dans le cadre des études de genres, à être exploré, un colloque organisé par le THELIM, Folles littéraires : folies lucides. Les états borderline du genre et ses créations, s’est tenu à Paris, les 8 et 9 novembre 2016, ainsi qu’une journée d’études le 18 novembre de la même année, à Clermont-Ferrand, Histoire de folles. Folie et genre dans les lettres et les arts. Ces deux manifestations, portant l’une et l’autre sur la littérature contemporaine, visent à interroger le lien devenu topique entre création et folie féminine.

Mais force est de constater que la plupart des recherches actuelles portent sur la période contemporaine ; sur l’Ancien Régime, il n’y a pas, semble-t-il, d’ouvrage consacré spécifiquement à cette question ; certes, on trouve pour cette période un assez grand nombre d’études sur l’hystérie – qui dès le XVIIe siècle n’est plus considérée comme une maladie exclusivement féminine – et sur son rôle dans la sorcellerie, la possession, ou encore le mysticisme, phénomènes concernant principalement les femmes. Il y a aussi des articles ou des chapitres d’ouvrage sur les maladies, les thérapies, ou encore sur les lieux d’enfermement des femmes, ainsi que sur les folles de cour, comme la fameuse Mathurine (folle en titre d’Henri IV), à laquelle on attribue par ailleurs nombre d’œuvres satiriques. Pour ce qui est de la littérature, on note surtout des travaux consacrés au choix d’une folle comme personnage dans des œuvres phares telles que L’Éloge de la folie ou encore La grant nef des folles de Josse Bade (vers 1520), et quelques articles sur la fureur des héroïnes féminines et le topos de la folle par amour, tant dans la littérature que sur la scène théâtrale ou lyrique. Par ailleurs, les études sur l’iconographie des fous et des folles sont nombreuses, surtout pour le XVIe siècle.

Cet ensemble riche et disparate nous montre que si certains chemins ont été ouverts il reste encore de grandes zones inconnues à découvrir. Le sujet est non seulement vaste mais, s’étendant sur plusieurs siècles, il demande à être périodisé, les conceptions de la folie comme de la « nature féminine » connaissant, malgré l’existence de constances fortes telles que celle liant la maladie mentale aux caractéristiques biologiques de la femme, des variations considérables. Et il nous faut aussi garder à l’esprit que la folie se définit toujours par rapport à un ensemble de normes qui elles aussi sont variables…

Aussi proposons-nous les axes suivants pour les propositions de communication :
  • D’abord un axe historique visant à étudier les définitions de la folie féminine : il s’agira d’examiner la taxinomie genrée des maladies mentales, le lien entre maladie et sexualité, le type de soins accordés aux malades, le rôle des médecins, les lieux d’enfermement, la perception du public. On pourra aussi s’interroger sur les liens entre folie et marginalité (prostitution, crime) et enfin sur l’appréhension d’un certain nombre de phénomènes religieux (mysticisme, possession, sorcellerie) comme relevant d’une folie spécifiquement féminine.
  • Le second axe sera consacré à la représentation de la folie féminine dans la littérature et les arts. On pourra s’interroger sur la folie comme figure allégorique féminine – de la Mère sotte au grand air de la Folie dans Platée de Rameau – et étudier l’abondante production satirique, tant dans la littérature que dans l’iconographie, sur la folie des femmes. La figure de la furie de même que celle de l’hystérique ou de la lunatique pourront être l’objet d’analyses dans l’ensemble des formes fictionnelles.
  • Dans le troisième axe, il s’agira d’envisager la folie féminine, ou plus précisément l’accusation de folie, comme un moyen de réaffirmer l’ordre patriarcal, tant dans la réalité historique que dans la fiction. Si la violence des calomnies contre les femmes engagées dans la Révolution – elles sont accusées d’être des prostituées, des folles, des furies enragées – est bien connue, qu’en est-il pour ces figures féminines de révoltée, de marginale, ou encore d’intellectuelle ou de créatrice qui les ont précédées ?
  • Enfin, le dernier axe est une « bouteille jetée à la mer » : si les œuvres de femmes internées ou considérées comme folles abondent aux XIXe et XXe siècles, et sont désormais l’objet d’une reconnaissance artistique – tant la figure du « fou créateur » s’est imposée, comme l’attestent deux expositions de 2018 à Paris, « La folie en tête » et « Georges Focus. La folie d’un peintre sous Louis XIV » – ne pourrait-on pas trouver sous l’Ancien Régime des écrits et des œuvres artistiques de femmes jugées folles ou se jugeant folles ? Le colloque serait dès lors l’occasion de découvrir une part de la création féminine jusqu’ici ignorée.

Ces suggestions sont loin d’être exhaustives et le comité scientifique est ouvert à d’autres propositions et aussi à d’autres approches. Le but de ce colloque de la SIÉFAR est en effet d’ouvrir un nouveau champ de recherche dans l’histoire et la représentation des femmes sous l’Ancien Régime en lançant une vaste enquête interdisciplinaire.
Modalités de proposition

Les projets de communication devront être adressés avant le 1er septembre 2020 au comité d’organisation de la SIÉFAR :
Marianne Closson : marianne.closson@wanadoo.fr
Nathalie Grande : nathalie.grande@univ-nantes.fr
Claudine Nédélec : clnedelec@yahoo.fr
Ghislain Tranie : ghislaintranie@gmail.com

Nous vous demandons d’envoyer une proposition en fichier attaché format rtf, ou doc. de 500 mots maximum, accompagnée d’une « bio-bibliographie » d’une dizaine de lignes, dans lequel figurera votre université ou laboratoire d’affiliation, votre adresse électronique ainsi que vos coordonnées personnelles (adresse et téléphone) nécessaires pour les demandes de subvention. Vous pourrez éventuellement ajouter quelques références bibliographiques si vous avez déjà travaillé sur ce sujet. Le fichier aura pour titre le nom de l’auteur ou des auteurs de la proposition.

Il sera répondu aux propositions avant le 30 octobre 2020.

N’hésitez pas à prendre contact avec nous si vous avez des questions.
Comité scientifique
Dominique Brancher (Littérature de la Renaissance, Université de Bâle)
Dominique Godineau (Histoire moderne, Université Rennes 2)
Sophie Houdard (Littérature française du XVIIe siècle, Paris III-Sorbonne Nouvelle)
Marie-Élisabeth Henneau (Histoire médiévale et moderne, Université de Liège)
Colette Nativel (Histoire et Histoire de l’art, Paris 1- Panthéon-Sorbonne)
Catriona Seth (Littérature française du XVIIIe siècle, Université de Lorraine et Université d’Oxford)

mercredi 29 avril 2020

Réaction d'épidémies

Réaction d'épidémies

Appel à contributions


Revue du Rhin Supérieur


Mulhouse ayant été, et étant toujours, touchée de plein fouet par la pandémie de Covid-19, le comité de lecture de la Revue du Rhin Supérieur a décidé d'adjoindre au numéro à venir un dossier spécial "Réactions d'épidémie". Celui-ci mobilisera toutes les disciplines, et périodes, constitutives des sciences humaines et sociales afin d'œuvrer à la compréhension des premiers mécanismes sociaux, politiques et économiques de cette pandémie et par là de permettre sa mise en perspective avec d'autres épidémies. Deux axes de réflexion sont plus particulièrement encouragés : Savoir, prévoir ou faire face ? Enjeux économiques et politiques ; Parler d'épidémies : récit et construction sociale.


Argumentaire

Le 17 février dernier s’ouvrait à Mulhouse le rassemblement de l’église de La Porte Ouverte Chrétienne. À cette date, les spécialistes internationaux envisagent déjà la probabilité d’une pandémie due au coronavirus, et en France – où le virus serait présent depuis le 24 janvier au moins –, un premier décès a déjà été enregistré. Alors que le 21 février, la direction générale de la santé se félicite de « l’absence de chaîne de transmission active en France », les premiers symptômes apparaissent, trois jours plus tard, chez certains fidèles de l’église mulhousienne. Dès lors, malgré l’annonce, le 6 mars, de la fermeture des établissements d’enseignement haut-rhinois (à l’exception notable de l’enseignement supérieur), le rassemblement évangélique paraît avoir entraîné une « super propagation » dans un contexte sanitaire déjà délicat (système hospitalier en crise, pénurie d’équipements, etc.). Désormais point névralgique de la pandémie sur le territoire français, le Haut-Rhin fait l’objet de mesures inédites dont l’installation d’un hôpital militaire de campagne et l’évacuation de malades sur le reste du territoire métropolitain et dans les pays frontaliers.

Cette place centrale, bien qu’involontaire, de Mulhouse dans la pandémie ne pouvait être ignorée par la Revue du Rhin Supérieur. Bien que le temps des bilans ne soit encore venu, interviews, infographies, tribunes ou articles ne cessent d’apparaître sur divers réseaux et médias, qu’il s’agisse de questionner les mécanismes de propagation d’une pandémie, d’en mesurer les répercussions immédiates ou à venir, ou encore d’enregistrer l’événement par le biais de journaux de confinements ou de collecte de témoignages. Ce déferlement de prises de parole et de position, symptomatique de cette ère de l’hyper-media et créant parfois une réelle « infodémie », n’a jamais suscité autant de débats et oppositions, faisant valoir l’absence de légitimité, de recul ou d’autorité de la part des intervenants.

Pour un chercheur en sciences humaines et sociales, prendre la parole sur la pandémie actuelle pose une réelle question éthique – peut-on analyser un événement en cours, instrumentalisé par certains acteurs politiques, et pour lequel les données demeurent si lacunaires – et oblige à repenser, ou réaffirmer, le positionnement de sa discipline par rapport au monde contemporain. Il ne s’agit cependant pas ici de proposer un énième dossier discutant de la place des sciences humaines et sociales dans l’analyse du monde contemporain, mais de questionner nos réactions, en tant que chercheurs, face à la pandémie et de proposer un espace où chacun, selon sa discipline, ses ressources méthodologiques ou sa sensibilité propre, puisse développer sa propre réflexion, en réaction à la situation inédite à laquelle nous confronte cette nouvelle pandémie. Deux axes seront ainsi privilégiés :

  • Savoir, prévoir ou faire face ? Enjeux économiques et politiques. Tant l’engorgement des hôpitaux que la pénurie de matériel médical ou para-médical (masques, blouses, respirateurs, gels) procèdent de politiques antérieures : désindustrialisation des territoires nationaux, délocalisation des productions, réformes du système de santé et du financement de la recherche scientifique, etc. Parallèlement, la gestion immédiate de la pandémie a mis en relief le caractère stratégique, et pourtant oublié, des circuits logistiques des produits de consommation, du matériel médical ou encore des systèmes de communication. En s’appuyant sur les stratégies développées séparément par certains territoires et/ou États ou à l’inverse sur les coopérations transfrontalières antérieures ou établies en réponse à la crise (transfert de patients par exemple), il s’agira notamment d’envisager les outils législatifs, politiques, économiques et discursifs mobilisés par les pouvoirs politiques pour faire immédiatement face à une épidémie et d’identifier la réactivation éventuelle de dispositifs ou d’éléments de langage antérieurs (état d’urgence, discours martial, etc.). On pourra notamment s’interroger sur les mécanismes d’identification des causes politiques, économiques et sociales, les épidémies faisant tour à tour office de miroir grossissant, déformant ou sans tain d’une société donnée. Sans tomber dans une forme de téléologie, il s’agira plus particulièrement de réfléchir aux modalités et enjeux de la construction immédiate d’un discours, conduisant à pointer des défaillances avérées, supposées ou projetées, à appeler une refondation politique, sociale, économique et territoriale ou encore à alerter sur les conséquences, immédiates ou à long terme, de la perte de mobilité d’une société (crise économique, inégalités sociales, etc.). Des mises en perspective avec d’autres épidémies (Peste de Justinien, Grande Peste de 1347, choléra de 1831, grippe espagnole de 1918, etc.) ou événements mobilisés dans les discours pourront utilement éclairer les permanences dans les constructions politiques établies en réaction à l’épidémie, leurs logiques territoriales, leur réception par leurs populations concernées ainsi que les éventuelles disjonctions entre discours sanitaire et action politique.

  • Parler d’épidémies : récit et construction sociale. Après la grippe « espagnole » (20 à 40 millions de morts en 1918-1920), la grippe « asiatique » (2 millions de morts en 1957), la grippe de 1968 a fait un million de morts dans l’indifférence quasi-générale. À l’inverse, la pandémie de Covid-19 tend à être présentée comme aussi exceptionnelle qu’inattendue. Elle donne ainsi lieu à une surabondance de discours et de stratégies déployées par les institutions et par les individus, souvent pour contrer les effets socio-culturels de la pandémie (mise à disposition de ressources, journaux de confinement, collecte de témoignages, etc.) et dans certains cas conserver, voire créer, une mémoire immédiate de l’épidémie, la sensation de « faire l’histoire » tendant parfois à compenser l’incompréhension liée à l’épidémie, aux conditions de son apparition et à ses conséquences socio-politiques immédiates. Les éléments constitutifs de la mémoire d’une épidémie pourront être questionnés : comment dater un phénomène aussi diffus qu’une épidémie ? Pourquoi des épidémies sont-elles considérées comme plus mémorables que d’autres ? À l’inverse, comment la construction délibérée d’une mémoire immédiate détermine-t-elle à long terme l’élaboration du discours historique ? Par là, une réflexion plus générale pourra être engagée sur les données dont peuvent se saisir les chercheurs en sciences humaines et sociales pour contribuer à la compréhension d’un phénomène initialement sanitaire, dont les répercussions mobilisent l’intégralité d’une société nationale et/ou globalisée.

Délais et modalités
Les articles (compris entre 30.000 et 45.000 caractères) sont à envoyer au plus tard le 31 mai 2020 à l’adresse suivante : revuedurhinsuperieur.cresat@uha.fr.

Les contributions, issues de l’ensemble des disciplines constitutives des Sciences humaines et sociales, seront soumises à une évaluation en double aveugle. Les auteurs sélectionnés seront avertis début juillet et devront envoyer leur article définitif avant le 29 juillet 2020 pour une publication en novembre 2020.

Les normes éditoriales peuvent être téléchargées à l’adresse suivante : http://www.cresat.uha.fr/activites/publications/rrs/.


Présentation de la revue

La Revue du Rhin supérieur est une revue interdisciplinaire en sciences humaines et sociales, créée en 2018 et portée par l’Université de Haute-Alsace (CRÉSAT, UR-3436). Elle vise à renforcer la connaissance des pouvoirs politiques et des institutions, de l’économie et de la société, de la culture ou encore du territoire. Compte tenu de la dynamique territoriale de l’Université de Haute-Alsace, au cœur du Rhin supérieur, la revue met plus particulièrement en valeur les recherches consacrées à cet espace multinational (France – Suisse – Allemagne) et aux logiques transfrontalières.

Direction de la revue
Camille Desenclos (Université de Haute-Alsace).

Comité de lecture
Stéphanie Averveck-Lietz (Université de Brême) 
Régis Boulat (Université de Haute-Alsace) 
Guido Braun (Université de Haute-Alsace) 
Michel Deshaies (Université de Lorraine) 
Stéphane Haffemayer (Université de Rouen) 
Carine Heitz (Irstea-ENGEES GESTE) 
Brice Martin (Université de Haute-Alsace) 
Renaud Meltz (Université de Haute-Alsace)
Eleni Mitropoulou (Université de Haute-Alsace) 
Pascal Raggi (Université de Lorraine)

mardi 28 avril 2020

La peste et la propagande napoléonienne

Plague, Politics, and Napoleonic Propaganda c. 1800

Lecture


Apr 29, 2020 4:00 - 4:45 pm


In 1799, plague broke out in the French army during its invasion and occupation of Egypt and Syria under the leadership of General Napoleon Bonaparte. Bonaparte’s reaction to the contagion, and the representations of the disease he commissioned after his return to France, imbricate politics, medicine, and morality in complex ways and suggest interesting comparisons with contemporary debates about governmental responses to COVID-19. This lecture will be presented by David O'Brien, Professor of Art History.



This lecture will take place on Zoom:


https://illinois.zoom.us/j/5991147274?pwd=NEtqdTZ0MXVtQWtHdUllQ3NhbTRLdz09

Meeting ID: 599 114 7274

Password: EUCENTER

lundi 27 avril 2020

Humanité et inhumanité médicales dans le monde germanophone

Medical Humanity and Inhumanity in the German-Speaking World 

Edited by Mererid Puw Davies and Sonu Shamdasani

UCL Press
Publication: April 15, 2020
Series: FRINGE
ISBN: 9781787357716



Medical Humanity and Inhumanity in the German-Speaking World is the first volume dedicated to exploring the interface of medicine, the human and the humane in the German-speaking lands.

The volume tracks the designation and making through medicine of the human and inhuman, and the humane and inhumane, from the Middle Ages to the present day. Eight individual chapters undertake explorations into ways in which theories and practices of medicine in the German-speaking world have come to define the human, and highlight how such theories and practices have consolidated, or undermined, notions of humane behaviour. Cultural analysis is central to this investigation, foregrounding the reflection, refraction and indeed creation of these theories and practices in literature, life-writing and other discourses and media.

Contributors bring to bear perspectives from literary studies, film studies, critical theory, cultural studies, history, and the history of medicine and psychiatry. Thus, this collection is historical in the most expansive sense, for it debates not only what historical accounts bring to our understanding of this topic. It encompasses too investigation of life-writing, documentary, and theory and literary works to bring to light elusive, paradoxical, underexplored – yet vital – issues in history and culture. 

samedi 25 avril 2020

L'anxiété dans l'Europe du Nord au Moyen-âge

Experiencing Anxiety in Medieval and Early Modern Northern Europe

Call for Papers


eds. Kirsi Kanerva & Riikka Miettinen

We are looking for articles of max. 7000 words for an edited volume on experiences of anxiety in Northern Europe (including the Nordic areas, the British Isles, northern Germany and Poland, the Baltic regions) from the eleventh to the nineteenth century.

In this book “anxiety” refers to a distressing psycho-physiological state characterized by negatively evaluated feelings and emotions. The modern umbrella term “anxiety” covers a variety of states, some considered “normal” stressful states and others to be medicalized conditions, i.e. mental disorders. According to the modern conception, anxiety may entail feelings of uneasiness, worry, distress and even (sometimes paralyzing) dread and fear as well as physical sensations and somatic symptoms such as sweating, heart palpitations, trembling or shortness of breath. However, anxiety is not a specific, clear-cut sensation, feeling or an emotion – rather, it consists of a set of sensations, feelings and lines of thought typically triggered by or ascribed to some unpleasant (actual or anticipated) event or concern.

We depart from the premise that the language and vocabulary of anxieties as well as the forms they assume and how they manifest differ across cultural and historical contexts. As in the modern world, medieval and early modern people were tormented by distinct types of anxiety that entailed, for instance, moral, religious, supernatural, economic, sexual, health-related, social and interpersonal concerns. Anxieties were expressed and represented in various ways, and the connotations of the condition as well as the causes to which it was attributed varied in the medieval and early modern environments. Earlier studies have shown that, for example, distress over salvation, apocalypse or witchcraft was not uncommon in the medieval and early modern religious mentality. Several discourses were in play in explaining the causes of ‘anxious’ conditions; alongside the learned conceptions of humoral theory, diverse vernacular understandings persisted and proliferated among the laity throughout the period under scrutiny.

This edited collection will contribute to discussions on experiences of anxiety as a cultural and historical phenomenon and on the various explanatory models proposed with regard to the causes of the condition. In particular, it aims to shed light on how such conditions were experienced by individuals and on the communal level. What kinds of thoughts, feelings and bodily sensations were involved in experiencing anxieties, and how these states were comprehended in the historical and cultural contexts in focus here.

We are looking for contributions approaching the topic, medieval and early modern anxiety, from the perspective of the history of experiences, discussing the ways in which complex psycho-physiological states understood as anxieties were ‘’lived through” and experienced in lay and religious as well as rural and urban communities among the lower classes and the elites. Here, “experience” refers to experiences felt or witnessed and given meanings by individuals, and having an intense effect on their inner lives, likewise to experiences of external events. In line with Bourdieusian notions of practice theory and its applications in Monique Scheer’s idea of emotions as practice, the concept of experience is comprehended here as a socially constructed and situated practice involving the material non-dualistic body (including the mind) as the “actor and instrument” of experiences. Experiencing is doing and saying, an activity and a process of meaning-giving, carried out by a knowing body, in which past experiences are internalized, in an historical context where social structures, cultural habits and the physical environment affect the actor’s agency.

Previous scholarship has focused on the literary and artistic representations of anxiety as an emotion and as a condition in Western history. Also, the scientific, medical and religious understandings of melancholia and despair that could be understood as subspecies of anxiety, have attracted a great deal of interest. Anxiety as a mental disorder has been studied in particular the fields of history of medicine and psychology. The aim of this book is not to conduct anachronistic retrospective diagnoses but rather to present a novel perspective on the topic. The viewpoint of the history of experiences brings forth the modes of attaching meanings and emotions to events and sensations and the agency enacted by individuals and communities involved in creating and reproducing social reality. By concentrating on an era characterized by a paucity of surviving autobiographical sources, this anthology will also contribute to the development of new methodology for studying and reconstructing personal and communal experiences with a variety of sources rarely used for these purposes, including court records, sagas and miracle stories.

We invite proposals for articles that explore any of the following, or related topics, in relation to medieval or early modern Northern Europe:

– experiences of different types of anxiety (e.g. economic, religious, spiritual, sexual, social, interpersonal, health-related)
– interpretations of the causes, origins and instigators of anxieties

– bodily and somatic aspects of anxiety experiences

– various verbal, non-verbal, material and non-material means of expressing anxieties

– regulating anxiety and its expression

– context-dependent meanings attached to experiences of anxiety (e.g. good, excessive, inappropriate etc.) and communal reactions towards the “anguished” and the “anxious”
– medicalization of the various forms of anxiety
– gendered experiences of anxiety, or other intersectional perspectives



To submit your article proposal, please send a tentative title and an abstract of 200 to 400 words, with your contact information and affiliation by 5 May, to Dr. Riikka Miettinen (Tampere University) and Dr. Kirsi Kanerva (University of Helsinki), email riikka.miettinen(at)tuni.fi and kirsi.kaneva(at)helsinki.fi

Important dates

5 May, 2020: deadline for abstracts

15 May 2020: information concerning acceptance sent to the writers

15 September 2020: submission deadline for articles to be submitted to editorial review

(by) 20 October 2020: editorial comments provided

30 November 2020: submission deadline for final versions, which will then go through editorial process and peer-review